Dans une étude publiée récemment, les chercheurs Falk et Tsoukalas modélisent un futur où la course au profit technologique fragiliserait l’économie mondiale. Un scénario catastrophe qui sert de dernier avertissement avant que le cadre législatif ne soit définitivement dépassé par la machine.
Pour les uns, l’histoire se répète : comme lors des précédentes révolutions technologiques, l’IA détruira des métiers mais en fera émerger de nouveaux. Une transition brutale, certes, mais absorbable. Pour d’autres, un scénario plus radical est redouté. L’IA pourrait non seulement supprimer massivement des emplois, mais aussi fragiliser les fondements mêmes de notre modèle économique.
Au-delà des effets sectoriels, une inquiétude plus large commence à se dessiner. Dans une étude publiée début mars 2026 et intitulée The AI Layoff Trap, deux chercheurs américains, Brett Hemenway Falk de l’Université de Pennsylvanie et Gerry Tsoukalas de l’Université de Boston, décrivent un mécanisme potentiellement déstabilisateur.
Selon eux, la généralisation de l’IA dans les entreprises pourrait, en cherchant à réduire les coûts, provoquer une contraction de la demande. La suppression d’emplois entraînerait une baisse des revenus, puis de la consommation, fragilisant ainsi l’équilibre économique dans son ensemble. Une dynamique qui rappelle la théorie du « PIB fantôme », déjà source d’inquiétude sur les marchés financiers.
La suppression des emplois est devenue depuis quelques mois de plus en plus fréquente, y compris dans des secteurs comme le journalisme. Individuellement, ces décisions réduisent les coûts. Mais sur le plan macro, elles risquent de fragiliser l’économie. Or, si l’IA remplace les travailleurs plus vite que de nouveaux emplois ne sont créés, les revenus des ménages baissent. Et moins de revenus signifie moins de consommation, donc une demande globale en recul.
Chaque entreprise profite des économies réalisées, mais ne supporte qu’une petite partie de la baisse de consommation. Cas d’illustration : une société qui licencie 1 000 personnes économise beaucoup, mais la perte de pouvoir d’achat de ces ménages touche l’ensemble du marché.
Les chercheurs décrivent ce phénomène dans un modèle où, à mesure que l’automatisation progresse, la demande globale se contracte et finit par peser sur toutes les entreprises, même celles qui ont peu automatisé.
Les chercheurs se demandent si la dynamique de sur-automatisation peut se corriger seule ou si une intervention publique est nécessaire. L’étude passe en revue plusieurs réponses souvent évoquées (intensification de la concurrence, ajustements salariaux, participation accrue des salariés, revenu de base, formation ou encore fiscalité classique des profits), et conclut qu’aucune ne suffit à stopper la sur-automatisation. Elles peuvent réduire les impacts sociaux, mais ne changent pas les incitations fondamentales qui poussent chaque entreprise à automatiser davantage.
Les auteurs proposent donc l’instauration d’une taxe pigouvienne, inspirée des taxes sur la pollution. Cette taxe vise à faire payer aux entreprises le prix de chaque tâche automatisée en fonction du coût qu’elle impose à la demande globale. Cela rendrait l’automatisation plus coûteuse et inciterait les entreprises à remplacer le travail humain seulement quand les gains compensent réellement la perte de consommation.
Cette approche permettrait de rapprocher le niveau d’automatisation d’un optimum social, où ni les entreprises ni les travailleurs ne sont durablement pénalisés. Cependant, l’étude reste un scénario de stress test, plutôt qu’une prophétie macroéconomique ou une feuille de route. Elle met en lumière ce qui pourrait advenir si la course à la réduction des coûts par l’IA se déployait dans un cadre institutionnel très permissif, sans prétendre, à elle seule, résumer l’avenir du travail ni clore le débat sur les réponses économiques à y apporter.
Y.A
