Face aux défis climatiques, l’Afrique explore de nouvelles solutions pour protéger sa sécurité alimentaire. La Banque africaine de développement mise sur des semences résistantes et des outils numériques. Mais faut-il abandonner les savoirs ancestraux pour suivre des modèles venus de loin, parfois guidés par l’intelligence artificielle ?
Par Chaimaa Sadou
Face à ces changements climatiques et à la pression sur la sécurité alimentaire, la Banque africaine de développement mise sur l’agriculture climato-intelligente pour transformer les pratiques agricoles en Afrique. Mais derrière les chiffres et les promesses technologiques, une question demeure : ces innovations peuvent-elles réellement s’imposer auprès de millions d’agriculteurs non universitaires, sans effacer leur savoir ancestral ?
L’agriculture africaine est à un tournant décisif. Longtemps fondée sur des savoirs transmis de génération en génération, elle se trouve aujourd’hui confrontée à des défis majeurs : sécheresses répétées, hausse des températures, irrégularité des pluies et croissance rapide de la population. Dans ce contexte, la Banque africaine de développement (BAD) met en avant l’agriculture climato-intelligente comme une réponse stratégique pour renforcer la sécurité alimentaire sur le continent.
Selon une dépêche publiée récemment par l’institution financière, son programme Technologies pour la transformation de l’agriculture africaine (TAAT) aurait permis à plus de 13 millions d’agriculteurs d’accéder à des technologies adaptées au climat, accompagnées de formations aux meilleures pratiques agricoles. La BAD estime que ces actions ont contribué à une augmentation d’environ 25 millions de tonnes de production agricole en moins de dix ans.
Un climat devenu imprévisible
Mais une interrogation persiste : un agriculteur africain peut-il réellement « oublier » ce qu’il sait faire depuis toujours pour adopter des techniques venues de pays développés, parfois situés à des milliers de kilomètres ? Et surtout, peut-il le faire en se connectant à des outils numériques, voire à l’intelligence artificielle, alors que la majorité des agriculteurs ne sont pas universitaires ?
Dans les faits, le discours de la BAD ne parle pas d’un abandon du savoir paysan. Les technologies promues par le programme TAAT s’appuient surtout sur des solutions pratiques : semences résistantes à la sécheresse et à la chaleur, ajustement des calendriers de semis, meilleure gestion de l’eau et des sols. Elles prennent donc racine dans l’expérience des agriculteurs tout en l’adaptant à un climat devenu imprévisible.
L’argument selon lequel les agriculteurs africains seraient directement connectés à une intelligence artificielle reste hypothétique et doit être nuancé. Dans la réalité, l’IA n’est pas utilisée directement par les paysans eux-mêmes dans la majorité des cas. Elle intervient surtout en amont, à travers des outils numériques simplifiés : prévisions météorologiques, alertes climatiques par SMS, recommandations de semis ou d’irrigation transmises par des agents agricoles, des coopératives ou des applications très basiques.
Autrement dit, l’agriculteur n’a pas besoin de comprendre les algorithmes pour en bénéficier. L’intelligence artificielle sert principalement aux institutions, aux services météorologiques et aux organisations agricoles pour analyser des données climatiques et les transformer en conseils pratiques. Présenter cela comme une connexion directe et généralisée des agriculteurs africains à l’IA serait donc exagéré, voire trompeur.
L’exemple du Nigeria, cité par la BAD, illustre toutefois l’impact potentiel du programme TAAT. Les superficies consacrées au blé seraient passées de 11 820 hectares en 2021 à près de 400 000 hectares en 2025, avec une progression des rendements estimée à 30 % dans les zones concernées. Ces résultats, s’ils sont confirmés dans la durée, montrent que l’innovation peut fonctionner lorsqu’elle est adaptée au contexte local.
La BAD rappelle également que l’agriculture reste un pilier économique majeur en Afrique subsaharienne, employant plus de la moitié de la population active. Or, sans mesures d’adaptation, des études estiment que la production de cultures de base comme le maïs ou le blé pourrait chuter d’environ 20 % d’ici 2050, aggravant les risques de faim et de pauvreté.
La diffusion des technologies agricoles ne repose donc pas uniquement sur des outils numériques. Elle passe surtout par l’implication des organisations paysannes, des coopératives, du secteur privé et des services de vulgarisation agricole. Ce réseau humain permet aux innovations de s’installer durablement dans les pratiques quotidiennes.
« L’avenir de l’agriculture africaine dépendra donc de sa capacité à combiner héritage et modernité, en intégrant les technologies sans perdre l’identité des savoirs paysans. »
L’agriculture climato-intelligente ne demande pas aux agriculteurs africains de renier leur savoir, mais de le faire évoluer. Si l’intelligence artificielle joue un rôle croissant, elle reste un outil complémentaire, au service de décisions plus éclairées. Le véritable défi n’est donc pas technologique, mais humain : adapter l’innovation aux réalités du terrain pour qu’elle soit comprise, acceptée et durable.
C.S
