Le salon Watches and Wonders à Genève s’est ouvert dans une atmosphère particulière. Ce rendez-vous annuel, qui attire chaque année des milliers de visiteurs, journalistes et acheteurs venus du monde entier, ne ressemble pas aux précédentes éditions. Derrière les vitrines étincelantes et les montres de prestige, les conversations sont dominées par l’inquiétude. Les grands acteurs du secteur savent que l’horlogerie suisse traverse une période délicate, marquée par une accumulation de crises économiques et géopolitiques.
Le franc suisse, considéré comme une valeur refuge, s’est fortement augmenté. Pour les exportateurs, c’est une mauvaise nouvelle : une montre suisse vendue à l’étranger coûte plus cher, ce qui réduit sa compétitivité face aux marques concurrentes.
À cela s’ajoute la flambée du prix de l’or. Ce métal précieux est utilisé dans la production horlogère, pour les boîtiers, les mécanismes et les finitions. Sa hausse amplifie les coûts de fabrication et fragilise les marges, en particulier pour les petites maisons et les sous-traitants qui n’ont pas la puissance financière des grandes marques.
La guerre au Moyen-Orient est un autre coup dur : cette région représente environ 10 % des exportations horlogères suisses et joue un rôle crucial grâce au tourisme de luxe. L’Arabie Saoudite et le Qatar figurent parmi les marchés importants pour les montres suisses. Aujourd’hui, les ventes y sont quasiment paralysées.
Yves Bugmann, président de la Fédération horlogère, rappelle que le tourisme et la consommation de luxe dans cette région sont essentiels : « Quand tout s’arrête, c’est une part significative de notre économie qui disparaît. » La Chine, longtemps considérée comme un moteur de croissance, connaît un ralentissement marqué. Les consommateurs chinois, qui étaient parmi les plus grands acheteurs de montres haut de gamme, dépensent moins. Ce retournement fragilise encore un secteur qui dépend fortement des marchés internationaux.
En dehors des conflits et des devises, l’incertitude politique mondiale est aussi un problème. Les droits de douane, les accords commerciaux et les tensions diplomatiques créent un climat instable. Les entreprises horlogères, qui planifient leurs collections et leurs investissements sur plusieurs années, ont besoin de visibilité. Or, aujourd’hui, elles naviguent dans le brouillard.
Olivier Müller, consultant en horlogerie, affirme la délicatesse de la situation : « L’incertitude est du poison pour les affaires. On ne sait jamais si une décision politique va bouleverser le marché du jour au lendemain. »
Pour amortir le choc, les entreprises utilisent les réductions de l’horaire de travail (RHT). Cela permet de réduire le temps de travail des employés tout en maintenant une partie de leur salaire. Actuellement, une société sur quatre dans la sous-traitance en bénéficie.
Mais cette mesure doit être renouvelée par le Conseil fédéral avant le 31 juillet. Si elle ne l’est pas, les conséquences pourraient être lourdes pour l’emploi, notamment dans les ateliers qui fabriquent les composants.
Müller insiste : « Les RHT sont utiles pour traverser une crise passagère. Mais elles ne doivent pas devenir une béquille permanente. Elles ne résolvent pas les problèmes structurels. » L’horlogerie suisse est un symbole mondial de précision et de luxe, mais cette image prestigieuse ne suffit pas à la protéger des secousses économiques et géopolitiques.
Ce n’est pas la première fois que l’horlogerie suisse est confrontée à des turbulences. Dans les années 1970, la crise du quartz avait failli anéantir la branche. L’arrivée des montres électroniques japonaises, moins chères et plus précises, avait provoqué un effondrement des ventes suisses. Des dizaines de milliers d’emplois avaient disparu. Les marques suisses ont misé sur le luxe, le design et le prestige, transformant la montre en objet de désir plutôt qu’en simple instrument de mesure du temps. Cette stratégie a permis de sauver l’industrie et de lui redonner son rayonnement mondial.
Aujourd’hui, l’horlogerie suisse se retrouve face à une nouvelle tempête. Les défis sont différents, mais la leçon du passé reste valable : seule l’adaptation permettra de survivre. Si les tensions géopolitiques persistent et si les mesures de soutien comme les RHT ne sont pas prolongées, l’impact sur l’emploi et sur les sous-traitants pourrait être sévère. Les grandes marques, mieux armées, résisteront sans doute mieux, mais l’ensemble de la filière – artisans, fournisseurs, ateliers – risque de souffrir.
L’horlogerie suisse, qui a traversé d’autres crises dans son histoire, devra une fois de plus faire preuve de résilience et d’adaptation. Mais cette fois, la combinaison de facteurs négatifs est particulièrement lourde. L’horlogerie suisse se trouve aujourd’hui à la croisée des chemins : entre crises internationales, coûts de production en hausse et incertitudes politiques, elle doit trouver de nouvelles stratégies pour préserver son savoir-faire et son rayonnement.
R.T.
