Le bouc de l’Au-delà

Autrefois, on disait que certains animaux errants étaient en réalité des monstres venus de l’Au-delà qui avaient pris des formes animales pour passer inaperçus. La prudence recommandait de ne pas s’en approcher, surtout en fin d’après-midi ou la nuit. Personne n’a jamais décrit l’aspect véritable de ces monstres parce que personne n’avait survécu à leur rencontre.

Un après-midi, en revenant de son travail, un meunier d’une trentaine d’années rencontra un bouc broutant à l’aventure.

Comme il n’était pas superstitieux,(*) il s’arrêta, examina l’animal qui lui plut beaucoup. Comme il n’y avait personne dans les parages, il sortit de son couffin une corde qu’il lui plaça autour du cou et l’emmena.

Dès que sa femme le vit arriver avec l’animal, elle s’inquiéta.

– Qu’y a-t-il, femme ? Tu en fais une tête, lui demanda son mari en voyant sa mine maussade.

– Où as-tu trouvé ce bouc ?

– Je ne l’ai pas trouvé. Je l’ai acheté à un prix dérisoire. Son propriétaire avait besoin d’argent.

– Ouf ! Tu me rassures !

– Je l’attacherai dans la cour pendant quelques jours. Je ne le mêlerai pas aux autres bêtes au cas où il aurait quelque maladie contagieuse.

Pendant qu’il attachait le bouc à un figuier, ses deux enfants retournèrent à leurs jeux interrompus et leur mère se rassit face à son Kanoun.

A un moment donné, l’épouse regarda le bouc et elle poussa un cri lugubre. Ses deux enfants sursautèrent et le meunier laissa tomber la corbeille d’osier qu’il s’apprêtait à tresser.

– Pourquoi as-tu hurlé, femme ?

– J’ai v… v… vu une des pattes du bouc se transformer en main et il m’a menacé en pointant vers moi son index…C’est un Djinn que tu as ramené…

– Tu es cinglée, femme !

– C’est un Djinn que tu as ramené ! Il a le corps d’un homme et la tête d’un bouc…

– Quoi ? Que Dieu te remette sur le bon chemin, femme. Tu imagines des choses qui n’existent pas. Crois-moi… Ce sont toutes ces salades que les villageois ressassent à longueur de journée qui te jouent des tours.

La femme se calma.

Au bout d’un moment, elle risqua un autre regard en direction du bouc et elle le vit la menaçant avec une main…La femme hurla de nouveau.

– Homme! Il vient encore de me menacer ! Fais-le partir, sinon c’est moi qui m’en irai.

– Tu as besoin de repos, femme. Va chez tes parents.

La femme prit quelques affaires et poussa devant elle ses enfants.

– J’emmène les enfants. Je te conseille de me suivre et de ramener du secours pour chasser ce monstre !

– Va te reposer, va.

 

Au crépuscule, le meunier, resté seul, entreprit d’allumer une lampe à huile. Soudain, une voix caverneuse fusa derrière lui :

– Nous n’avons pas besoin de lumière !

Il se retourna et vit une imposante créature ayant le corps d’un homme et une tête de bouc. Sa femme avait donc raison! Avait-il dû se dire.

Le monstre demanda au meunier:

– Par où commencerai-je pour te dévorer?

Celui-ci, sachant que son heure était arrivée, répondit :

– Par la tête.

– Pourquoi par la tête?

– Parce qu’elle est têtue. Elle ne sait pas écouter les mises en garde. J’aurais dû écouter ma femme…

 

Le lendemain matin, l’épouse revint avec ses parents pour voir ce qu’il était advenu de son mari et elle ne trouva que son squelette.

Cette histoire est racontée pour inciter les hommes à être attentifs aux propos de leurs épouses. Même quand ils semblent un peu fous !

Nasser Mouzaoui

 

(*) En vérité cette superstition avait été créée pour empêcher que des gens volent les bêtes d’autrui. Quand quelqu’un trouvait un animal domestique errant, sa première et seule réaction était  de demander autour de lui si personne n’avait perdu un animal.

 

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