Menace sur l’agriculture / Le sol africain face au défi de la régénération

 

 

  La fertilité des sols en Afrique subsaharienne se dégrade à un rythme inquiétant. Une étude récente montre que cette détérioration pourrait peser plus lourd que le changement climatique sur les rendements du maïs. Un constat alarmant qui exige des solutions urgentes pour préserver l’agriculture. Car en jeu, l’alimentation de millions de personnes, et surtout celle des écoliers.

 

Par Chaïmaa Sadou

 

La dégradation de la fertilité des sols pourrait réduire les rendements du maïs plus fortement que les effets du changement climatique. C’est la conclusion d’une étude menée par le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement (Cirad), qui met en évidence un danger majeur pour l’agriculture en Afrique subsaharienne.

 

Selon les chercheurs, la baisse continue de la fertilité des terres pourrait entraîner des pertes de rendement allant de 20 à 50 % au cours des prochaines décennies. En moyenne, une diminution de 24 % a été observée dans les zones étudiées. Ce chiffre dépasse largement les impacts liés aux variations climatiques prises séparément, comme la hausse des températures (+2 % seulement) ou les changements de précipitations (–4 % en cas de sécheresse). Autrement dit, un sol appauvri nuit davantage à la production qu’une année de canicule ou de faible pluie.

 

Ces résultats s’appuient sur des observations menées pendant plusieurs années en Côte d’Ivoire, au Kenya et au Zimbabwe. Les scientifiques ont utilisé des modèles agricoles pour simuler l’évolution des sols et du climat sur plusieurs décennies, ce qui renforce la fiabilité de leurs conclusions. Antoine Couëdel, chercheur au Cirad et auteur principal de l’étude, résume : « Négliger l’impact de la dégradation des sols dans les études prospectives entraînerait une grave sous-estimation des pertes de production à venir. »

 

Le sol est un élément central de la production agricole. Il fournit aux plantes les nutriments essentiels, comme l’azote, le phosphore et le carbone, nécessaires à leur croissance. Pourtant, cet élément fondamental est souvent négligé dans les politiques agricoles.

 

Dans de nombreuses régions, les sols s’appauvrissent progressivement. L’agriculture intensive, sans repos des terres ni apport suffisant de matière organique, épuise les réserves naturelles. Les récoltes successives extraient les nutriments sans les remplacer, ce qui affaiblit la fertilité.

 

Le phénomène est aggravé par l’érosion, qui emporte la couche fertile du sol sous l’effet des pluies ou du vent. La déforestation, le surpâturage et l’urbanisation contribuent également à cette dégradation. Au fil du temps, les terres deviennent moins productives et plus difficiles à exploiter. Un agriculteur togolais interrogé par une ONG locale expliquait récemment : « Avant, avec la même parcelle, je remplissais trois sacs de maïs. Aujourd’hui, j’ai du mal à en remplir un. La terre est fatiguée. »

 

Le maïs occupe une place essentielle dans l’alimentation en Afrique subsaharienne. Il constitue une source majeure de calories pour des millions de familles et représente un revenu important pour les agriculteurs. Au Togo, au Bénin, au Kenya ou au Zimbabwe, la bouillie de maïs est souvent le premier repas de la journée pour les enfants.

 

Cependant, cette culture est très sensible à la qualité du sol. Un manque de nutriments ou une faible capacité du sol à retenir l’eau peuvent rapidement affecter sa croissance. Le maïs réagit fortement au stress hydrique et aux carences en éléments nutritifs. Ses racines, peu profondes, peinent à aller chercher la nourriture plus loin quand la couche fertile disparaît.

 

Quand les conditions climatiques favorables ne suffisent pas

 

Lorsque les sols sont dégradés, même des conditions climatiques favorables ne suffisent pas à garantir de bons rendements. Les plantes ne peuvent pas exploiter pleinement l’eau disponible ni les nutriments présents, ce qui limite leur développement. C’est pourquoi un champ sur sol pauvre donnera toujours moins, même avec une pluie abondante.

 

Le changement climatique est souvent considéré comme la principale menace pour l’agriculture. Pourtant, cette étude montre que la dégradation des sols peut avoir des effets encore plus importants. Certaines variations climatiques peuvent avoir des impacts modérés, voire positifs. Par exemple, une augmentation des pluies peut améliorer les rendements si les sols sont en bonne santé. Mais lorsque les sols sont appauvris, ces bénéfices disparaissent.

 

Un sol dégradé ne peut plus retenir l’eau ni fournir les nutriments nécessaires. Il devient moins résilient face aux aléas climatiques. Ainsi, même en cas de conditions météorologiques favorables, la production reste faible. Les chercheurs insistent donc sur l’importance de ne pas sous-estimer le rôle des sols dans les projections agricoles. Ignorer ce facteur pourrait conduire à une mauvaise anticipation des crises alimentaires.

 

Face à cette situation, les spécialistes recommandent la Gestion intégrée de la fertilité des sols (GIFS). Cette approche combine l’utilisation d’engrais et d’amendements naturels, comme le fumier ou le compost, avec des engrais minéraux adaptés aux besoins des cultures. On parle de stratégie « sans regret » : elle est utile quel que soit le climat, aujourd’hui comme demain.

 

Elle repose également sur des pratiques agroécologiques. L’agroforesterie, par exemple, consiste à associer arbres et cultures. Les feuilles tombées enrichissent le sol en matière organique, améliorant sa structure et sa fertilité. Des arbres comme le Leucaena ou l’Albizia sont particulièrement efficaces.

 

Les cultures en terrasse ou en bandes permettent de limiter l’érosion en ralentissant l’écoulement de l’eau. Ces techniques sont particulièrement efficaces dans les zones en pente. L’introduction de légumineuses, comme le haricot, l’arachide ou le pois d’Angole, joue aussi un rôle important. Ces plantes ont la capacité de fixer l’azote de l’air et de le restituer au sol, contribuant ainsi à sa régénération naturelle.

 

D’autres pratiques, comme la rotation des cultures ou la couverture végétale (laisser des résidus de maïs sur le champ après la récolte), permettent de préserver la fertilité sur le long terme. Elles aident à maintenir l’équilibre du sol et à améliorer sa productivité sans coûts élevés.

 

La restauration des sols ne peut pas reposer uniquement sur les agriculteurs. Elle nécessite une mobilisation à grande échelle. Les institutions doivent accompagner les producteurs en leur fournissant des formations, des outils et un accès aux technologies. L’Union africaine a lancé une initiative pour améliorer la gestion des sols, en mettant l’accent sur le renforcement des capacités et l’investissement dans des solutions durables. L’objectif est de permettre aux agriculteurs de mieux comprendre et gérer leurs terres.

 

Les politiques agricoles doivent également encourager l’adoption de pratiques respectueuses des sols. Cela passe par des incitations, mais aussi par la diffusion de connaissances adaptées aux réalités locales. Des coopératives au Togo et au Kenya montrent que, formés aux bonnes pratiques, les paysans retrouvent des rendements corrects en trois à cinq ans.

 

Un enjeu majeur pour l’alimentation et l’éducation

 

La baisse des rendements du maïs a des conséquences directes sur la sécurité alimentaire. Lorsque la production diminue, les prix augmentent et l’accès à la nourriture devient plus difficile pour les populations les plus vulnérables. Sur un marché à Lomé ou à Nairobi, le prix de la farine de maïs peut bondir de 30 à 50 % en une saison si les récoltes sont mauvaises.

 

Cette situation affecte particulièrement les enfants. Une alimentation insuffisante ou déséquilibrée peut entraîner des carences nutritionnelles. Or, une bonne alimentation est essentielle pour le développement physique et intellectuel. Des écoliers bien nourris sont plus attentifs, comprennent mieux leurs leçons et réussissent davantage à l’école. À l’inverse, un enfant qui a faim ou qui manque de vitamines et de minéraux voit sa concentration chuter. Il retient moins bien, participe moins en classe et décroche plus facilement.

 

Des études menées par l’UNESCO et l’Union africaine montrent qu’un repas scolaire équilibré améliore les résultats de 15 à 20 % en mathématiques et en lecture. Garantir la fertilité des sols, c’est donc aussi investir dans l’avenir des jeunes générations. C’est assurer une alimentation de qualité et favoriser la réussite scolaire. En d’autres termes, un sol vivant nourrit le corps et l’esprit.

 

La dégradation de la fertilité des sols constitue aujourd’hui une menace majeure pour l’agriculture en Afrique subsaharienne. Plus encore que le changement climatique, elle pourrait réduire significativement les rendements du maïs. Face à ce défi, des solutions existent – agroforesterie, légumineuses, GIFS, rotation des cultures – mais elles nécessitent un engagement collectif et durable. Restaurer les sols, c’est protéger l’alimentation, soutenir les agriculteurs et préparer un avenir plus stable pour les populations, en commençant par les plus jeunes.

 

C.S

 

 

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