Rencontre nocturne dans le désert (Un conte touareg)

On raconte qu’un jeune Targui répondant au nom d’Avaregh, qui signifie renard, revenait une certaine fin d’après-midi d’un long voyage lorsqu’il vécut la frayeur de sa vie.

 

Par Nasser Mouzaoui

 

Il ne lui restait plus que deux jours avant d’arriver à la palmeraie qui l’avait vu naître une vingtaine d’années plus tôt. Comme son méhari ne donnait pas des signes de fatigue, il n’éprouva pas le besoin de se reposer. Il s’était dit qu’en poursuivant sa route dans les ténèbres, il avait des chances d’arriver chez lui le lendemain en début d’après-midi. De toutes les manières, sa monture avait effectué ce trajet des centaines de fois, il n’était donc pas obligé de rester éveillé pour la diriger. Avaregh portait bien son nom, parce qu’il était aussi rusé que le renard du désert. Il lui arrivait de voyager les yeux fermés, juché sur son méhari ce qui lui permettait de parcourir de longues distances en beaucoup moins de temps que tous les autres Touareg. Mais cette nuit-là, il ne s’endormit pas parce qu’il avait vu une lueur au loin. « Hum…il y a un feu, là bas. Ce qui signifie qu’il y a des voyageurs qui sont moins fous que moi. Ils ont décidé de se reposer et d’allumer un feu…Hum…Je crois que je ferai mieux de me joindre à eux. De toutes les manières, je ne serai pas de trop parmi eux puisque j’ai de l’eau dans ma gourde, du thé, des dattes et même une grande taguella (galette cuite dans la terre). »

A mesure qu’Avaregh avançait, le feu devenait plus grand et le campement beaucoup plus visible. Mais à mesure qu’il avançait, il sentait une sorte d’inquiétude s’insinuer dans son cœur parce que, hormis une chamelle, qui semblait endormie, le bivouac était vide. Toute personne qui se serait trouvée à la place d’Avaregh se serait éloignée de là au plus vite parce qu’elle se serait rappelé toutes les histoires et les rumeurs, liées aux esprits malfaisants qu’étaient les Kel Essouf, qui se racontaient dans le Hoggar et que les dunes et les tempêtes répercutaient dans toutes les directions. Mais le jeune voyageur, lui, n’eut pas peur et continua à avancer vers le foyer. Dès qu’il y fut arrivé, il aperçut une forme humaine allongée sur le sol et recouverte d’une couverture. « Ah ! Il y a donc quelqu’un ! Mais quelqu’un qui est si fatigué qu’il s’est endormi alors que le soleil vient tout juste de se coucher. » pensa-t-il. Il était à se demander s’il fallait s’inviter au bivouac ou s’en éloigner quand soudain la silhouette en question se redressa. Le jeune homme vit alors en face de lui une jeune femme d’une beauté si grande, si fabuleuse que tous ses instincts de jeune mâle s’éveillèrent. Elle lui sourit et ton son être chavira. Il avait vu des femmes belles mais celle-ci elle les dépassait toutes. Et elle continuait de lui sourire comme pour mieux lui faire comprendre qu’elle était heureuse d’avoir de la compagnie.

Avaregh était si obnubilée par la belle jeune femme qu’il demeura un bon moment sans voix. Et ce fut donc elle qui parla la première.

– Bienvenu à toi, mon jeune ami…Installe-toi…je commençais à trouver la solitude trop pesante. Je ne pouvais pas espérer meilleure compagnie pour tromper ma triste solitude.

– Euh…Je ne sais pas si je devrais m’installer…

– Mais tu es idiot ou quoi ? Je t’ai déjà dit que je me sentais seule… Allez assieds-toi.

– D’accord…merci.

Avaregh s’assit et la jeune femme continuait de sourire. Le feu qui brûlait dans un doux crépitement de bois qui se consume éclairait les deux visages juvéniles. La jeune femme enleva le petit voile qui cachait le haut de sa tête et Avaregh faillit pousser un cri de souffrance. Qu’elle était belle avec sa chevelure noire qui brillait avec le scintillement des petites flammes du bivouac. Et qu’elles étaient belles et blanches ses dents ! Et son sourire ? Il vous ferait désarçonner et défaillir le plus endurci des Touareg. La belle regarda Avaregh et lui dit :

– Tu es très beau ! Je n’ai jamais vu un homme comme toi…

– Euh…ah ! bon ? Moi non plus, je n’ai jamais vu de femme aussi belle…

– Ah ! Donc, nous sommes faits pour nous entendre, n’est-ce pas ?

– Euh…. Certainement…

– Mais auparavant, j’aimerai bien manger quelque chose…Tu n’as rien avec toi ?

– Si ! j’ai des dattes, de la galette…

– Et du thé, tu en as ?

– Oui…

– C’est bien ; ainsi toi et moi nous resterons éveillés jusqu’au lever du jour.

Le jeune homme se leva, se dirigea vers son méhari resté un peu en retrait et prit toutes ses provisions de dattes et de galettes qu’il déposa devant la jeune femme. Celle-ci sourit et dit :

– Je vais goûter un peu à cette nourriture, puis, je te demanderai de me donner ce que toute femme jeune attend d’un homme aussi beau et aussi jeune. J’espère seulement que mes sœurs ne nous dérangeront pas.

– Tes sœurs ? s’étonna le jeune homme. Mais où sont-elles ? Je ne les vois pas ?

La jeune femme répondit :

– Tu ne les vois mais elles peuvent être là d’un moment à un autre…avant de les voir tu les entendras. Généralement elles se manifestent quand elles sentent la nourriture.

Avaregh commença à trouver la jeune femme bien mystérieuse et à se demander s’il n’avait pas commis la bêtise de sa vie en s’arrêtant à ce bivouac.

La jeune femme tout en souriant allait porter une datte à sa bouche admirablement tracée par le Créateur puis se ravisa lorsqu’elle vit que le jeune voyageur la regardait avec inquiétude.

– Quelque chose ne va pas, lui demanda-t-elle d’une voix si suave qu’on aurait dit que ses mots étaient une berceuse.

– Je n’arrive pas à comprendre…

– Qu’est-ce que tu n’arrives pas à comprendre ?

– Tu viens de me dire que tes sœurs seront là dès qu’elles auront humé l’odeur de la nourriture.

– Oui, c’est ce que je t’ai dit. Et alors ?

– Dois-je comprendre par là qu’elles sont tout près d’ici ?

– Oui, elles sont près d’ici et plus près que tu ne le crois.

– Mais alors pourquoi se cachent-elles ? Pourquoi ne se joignent-elles pas à nous ?

– Mais elles sont déjà avec nous…

Avaregh écarquilla les yeux, puis regarda autour de lui.

– Je ne vois rien…

– Tu veux les voir ? Attends que j’aie mangé cette datte.

Juste après qu’elle eut fini d’avaler la datte, Avaregh entendit plusieurs voix se mettre à crier : « Donne- moi à manger ! Donne- moi à manger ! Donne- moi à manger ! Donne- moi à manger ! Donne- moi à manger ! Donne- moi à manger ! »

Le malheureux Targui se mit à regarder autour de lui de nouveau et balbutia d’une voix où se devinait une immense inquiétude :

– Mais c’est de la magie, bien que je ne croie pas en la magie ! J’entends des voix…il doit y en avoir des centaines….mais je ne vois personne.

– Très bien, fit la jeune belle femme. Tu as entendu mes sœurs maintenant, il est temps que tu les voies.

La jeune femme souleva sa longue et ample tunique et Avaregh se sentit défaillir devant ce qu’il vit. Sous la robe, la jeune et très séduisante femme ne ressemblait pas aux autres. A la place de ce que les autres femmes ont, il y avait des dizaines et des dizaines de bouches qui scandaient toutes en même temps : « Donne- moi à manger ! Donne- moi à manger ! Donne- moi à manger ! »

Le jeune homme se redressa, monta sur son chameau et s’enfuit à vive allure, n’osant même pas se retourner.

Quand il arriva le lendemain à la palmeraie où il vivait avec les siens, il raconta sa mésaventure et on lui répondit qu’il avait eu beaucoup de chance parce qu’en réalité, la jeune femme était un esprit malfaisant très dangereux…qui aurait pu ne faire de lui qu’une bouchée avec ses nombreuses bouches.

Et c’est ainsi que l’histoire d’Avaregh alla s’ajouter à toutes celles qui sont colportées par le sable et que l’on entend parfois, parait-il, lorsque le vent se lève et qu’il soulève les dunes pour leur changer de forme.

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