Pollution industrielle au  Kenya/Le plomb, ce tueur au long cours

L’ancien village industriel d’Owino Ohuru reste marqué par une tragédie environnementale persistante liée au recyclage des batteries. Malgré une victoire judiciaire historique obtenue en 2025, les habitants luttent encore contre les séquelles d’un empoisonnement massif au plomb. Ce dossier souligne l’urgence de protéger les populations face aux risques de la transition énergétique.

 

Par Chaïmaa Sadou

 

Le silence qui pèse sur le village d’Owino Ohuru, près de Mombasa, n’est pas celui de la paix, mais celui d’une attente douloureuse. Depuis près de deux décennies, cette communauté kenyane porte dans sa chair les stigmates d’une pollution industrielle dévastatrice. Tout commence en 2007 avec l’installation de la Kenya MetalRefineries EPZ. Cette usine, filiale d’un groupe indien, s’est spécialisée dans le recyclage de batteries au plomb pour répondre à une demande mondiale en pleine explosion. Si l’activité promettait de la croissance, elle a surtout semé la mort et la maladie.

 

Pendant sept ans, les déchets toxiques de l’usine se sont infiltrés partout : dans les sols rouges du village et dans les sources d’eau où s’abreuvent les familles. Plus de vingt décès ont été directement liés à cette pollution. Des enfants ont perdu leurs parents. Des mères ont enterré leurs bébés. Bien que l’usine ait fermé ses portes en 2014 sous la pression populaire, le poison, lui, ne s’est pas évaporé. Il reste tapi dans l’organisme des survivants, tel un ennemi invisible qui détruit les systèmes nerveux et fragilise les os.

 

Le témoignage d’Alfred Ogulo Mulo, un ancien du village âgé de 70 ans, est à ce titre bouleversant. Autrefois vigoureux, cet homme se déplace aujourd’hui avec une canne, le corps en proie à des douleurs constantes. Ses analyses de sang ont révélé des taux de plomb alarmants, entraînant une paralysie partielle de la jambe. Comme lui, des centaines d’enfants et de personnes âgées souffrent de pathologies chroniques. Les femmes enceintes subissent des fausses couches à répétition, brisant l’avenir de nombreuses familles.

 

Cette situation soulève une question cruciale de justice sociale. En 2025, la Cour suprême du Kenya a pourtant rendu un verdict historique en accordant 12 millions de dollars de dommages et intérêts à 3 000 habitants. Mais sur le terrain, l’argent tarde à arriver. PhyllisOmido, militante écologiste de renom qui a porté ce combat, dénonce l’inertie de l’État. Pour ces populations vulnérables, chaque jour de retard dans l’indemnisation est une perte de chance supplémentaire d’accéder à des soins vitaux.

 

Au-delà de l’aspect médical, ce drame touche également le développement intellectuel de la jeune génération. Il est scientifiquement prouvé que le plomb altère gravement les capacités cognitives des écoliers. Pour compenser ces agressions environnementales et permettre aux élèves de mieux assimiler leurs cours, une alimentation saine et équilibrée est impérative. Des repas riches en fer, en calcium et en vitamines sont essentiels pour limiter l’absorption des métaux lourds par l’organisme et offrir aux enfants une chance de réussir leur scolarité malgré le contexte toxique. Dans les écoles du village, les instituteurs constatent chaque jour des difficultés de concentration inexpliquées.

 

Mais l’alimentation ne suffit pas. Le sol, lui, reste empoisonné. L’absence de décontamination du site signifie que chaque pluie lessive des particules toxiques, contaminant les jardins potagers. Les familles vivent prisonnières d’un environnement hostile. Sans un nettoyage profond des sols, les enfants à naître resteront condamnés.

 

Le cas d’Owino Ohuru est un avertissement pour l’ensemble du continent africain. Alors que l’Afrique accélère sa transition vers les énergies propres, l’utilisation des batteries va s’intensifier. Sans une réglementation stricte et une surveillance rigoureuse des usines de recyclage, le rêve d’une énergie verte pourrait se transformer en cauchemar sanitaire pour les plus précaires. Il ne peut y avoir de développement durable sans une protection absolue de la santé humaine et de l’environnement.

 

La tragédie kenyane rappelle que le progrès ne doit jamais se faire au détriment de la dignité humaine. La réparation des préjudices est un test de crédibilité pour les institutions. Sans vigilance, d’autres communautés seront sacrifiées. Owino Ohuru n’est pas une exception. C’est un avertissement.

C.S

 

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