À Madagascar, un arbre fruitier venu du Brésil profite de l’appétit des lémuriens pour envahir les forêts dégradées. Ce goyavier-fraise (Psidiumcattleyanum) forme des fourrés impénétrables qui étouffent la biodiversité locale. Les scientifiques alertent sur ce piège écologique : l’animal menacé participe, sans le savoir, à la destruction de son propre habitat.
Par Chaimaa Sadou
L’île de Madagascar, trésor mondial de la biodiversité, subit une déforestation massive depuis les années 1950, certaines zones étant dégradées depuis les années 1930. Chaque année, près de 200 000 hectares de forêts indigènes disparaissent à cause de l’agriculture et de l’exploitation forestière. Cette catastrophe menace directement les lémuriens, déjà fragilisés par la chasse. Pourtant, un nouveau danger, aussi discret qu’efficace, aggrave la situation : le goyavier-fraise, originaire du Brésil.
Une fois la forêt affaiblie, cette plante non indigène s’installe sans difficulté. Mais le mécanisme le plus surprenant reste le rôle involontaire des lémuriens. Comme l’explique Amy Dunham, biologiste à l’université Rice, ces primates raffolent des fruits rouges du goyavier. En les mangeant, ils dispersent les graines dans leurs excréments, favorisant la dispersion des graines. Une vidéo filmée dans le Parc national de Ranomafana montre un sifaka de Milne-Edwards, espèce menacée, grignotant un fruit dans un fourré dense. « Cela résume la situation, commente la chercheuse. Le lémurien tire profit d’une plante envahissante qui, en retour, détruit la biodiversité et le fonctionnement à long terme de la forêt. »
Une étude publiée en 2024 par Dunham révèle l’ampleur des dégâts. Là où le goyavier-fraise s’installe, il forme des « monocultures » denses et impénétrables. Ces fourrés épuisent le sol, bloquent la repousse des espèces locales et réduisent la diversité des insectes. Or, cette disparition prive de nombreux animaux — oiseaux, tenrecs (petits mammifères locaux) et certains lémuriens — d’une source essentielle de protéines. Même dans les forêts intactes, la chute d’un arbre lors d’un cyclone pourrait créer une clairière colonisée par les graines transportées par les lémuriens.
Les dégâts ne s’arrêtent pas là. Le gui, connu en malgache sous le nom de tongoalahy, une plante parasite qui pousse sur les branches des arbres indigènes, disparaît des zones envahies. Or, ce qui constitue une « ressource clé » pour la faune : il nourrit trente espèces d’oiseaux et sept espèces de lémuriens, dont les microcèbes roux et les lémurs nains. Privés de gui, ces animaux perdent une source vitale de nourriture, surtout en période de pénurie.
Face à ce constat, une piste de solution vient de l’île Maurice. L’écologue Lutchmee Sujeeun a testé avec succès l’épandage de biochar, un charbon végétal fabriqué à partir de déchets comme les coques de noix de coco. Ce biochar neutralise les composés toxiques laissés par le goyavier dans le sol, permettant aux plantes indigènes de repousser. Idéalement, on pourrait utiliser les tiges des goyaviers coupés pour produire ce charbon. Cependant, cette technique reste coûteuse et demande beaucoup de main-d’œuvre. Son application doit encore être évaluée.
L’anthropologue Cortni Borgerson, qui travaille dans le parc national de Masoala, ajoute une touche tragique : certains chasseurs utilisent les goyaves comme appât pour attirer les lémuriens bruns, une espèce vulnérable. « La goyave attire les derniers frugivores de Madagascar et les conduit à fragiliser les forêts essentielles à leur survie », résume-t-elle. Pour elle, la clé reste la restauration de la biodiversité, en commençant par les plantes indigènes. L’élimination de l’envahisseur demandera des efforts énormes, mais les connaissances scientifiques offrent une base solide pour avancer.
Sauver les forêts de Madagascar exige de rompre ce cycle écologique préoccupant. La restauration écologique ne peut plus ignorer ces interactions complexes. Si le biochar ouvre une voie prometteuse, seule une action combinée — arrachage manuel, recherche ciblée, protection stricte — évitera que les lémuriens ne deviennent les contributeurs malgré eux à la propagation de l’espèce envahissante.
C.S