Il a longtemps fait avec Kaci Tizi Ouzou un duo de choc. Mais Krikeche reste Krikeche, égal à lui-même, en toutes circonstances. Faire rire, il a ça dans le sang. Même lorsqu’il travaillait à l’hôpital, en tant qu’infirmier, il ne pouvait pas s’empêcher de faire des farces, jusques et compris dans la morgue, se faisant passer pour un mort enveloppé dans son suaire. Et même si la liste de ses films diffusés à la télé est aussi longue qu’un bras, il se plaint d’être boudé par les producteurs et les réalisateurs.
Par Ahmed B.
Alors, quand on observe son talent, on se dit quel gâchis ! Comment se fait-il qu’il soit si peu présent sur le petit écran, pour faire rire grands et petits. ? Pourquoi ne vient-il pas égayer les foyers, pendant les mois du ramadan, apportant son petit grain de sel ? Déjà, son nom de scène, Krikeche, est fait pour assembler, rassurer, dérider, amuser… Il fait penser à tous ces diminutifs qui ont bercé notre enfance : Mkideche, Hrirouche, Vrirouche… Tous ces surnoms qui se terminent par le suffixe « che » et qui indiquent qu’on a affaire à un être gentil, mignon, rassurant, avec lequel les petits ont envie de jouer, ou bien dont ils voudraient découvrir les récits et les aventures. Car le même suffixe indique aussi qu’on a affaire à un petit futé, imaginatif, débrouillard… Or, malgré son riche répertoire, qui contient une longue filmographie, on ne le voit plus de nos jours, sinon rarement, ni sur scène, ni à l’écran. Son premier sketch, Docteur Krikeche, a été diffusé en 1960. Et au lendemain de l’indépendance, tout au long des années soixante, et au début des années soixante-dix, il a régalé son public avec toute une série de sketches savoureux, faits dans la même veine. On citera Krikeche de garde, Krikeche gargote, Krikeche mariage, Krikeche en colère, et bien d’autres titres encore, avec toujours le personnage de Krikeche en vedette. Dans tous ces sketches, il reste égal à lui-même, parce qu’il est crédible dans son rôle, puisant ses thèmes dans son vécu et dans sa propre expérience. Parce que dans une autre vie, il a eu à exercer plusieurs métiers : agent d’administration à la préfecture d’Alger, aide-soignant à l’hôpital, agent commercial, trabendiste, cordonnier, cafetier, épicier, vendeur à la sauvette… Il a révélé dans une interview que quand il écrit, il cherche à interroger son environnement au sens large du terme, par juxtaposition de plusieurs univers ou par l’utilisation de contre-emploi. Dans un entretien à Algérie-Actualités, au début des années quatre-vingt, il avait révélé qu’il affectionnait camper le rôle du pleutre, du couard, mais ce n’est qu’un jeu, car dans la réalité, de sportif bien baraqué et qui a pratiqué plusieurs sports de combat, comme le karaté, le judo ou l’escrime, peut remonter les bretelles aux bravaches qui jouent les fiers-à-bras. Toujours est-il qu’après avoir exercé trente-six métiers et connu trente-six misères, il a fini par venir taper à la porte de l’opéra d’Alger, où officiait le faiseur de stars, Mahieddine Bachetarzi. Quelle école, mon frère ! C’était en 1959. Le jeune Kadri Ahmed, entrait de plain-pied dans l’univers de la magie, mais une magie qui exige rigueur, travail sérieux, discipline et sens de l’organisation. D’autant plus que dans les coulisses de ce prestigieux théâtre, il a eu à fréquenter des géants de l’époque, dont le nom brillait au firmament : Djelloul Bachdjarah, Sid-Ali Fernandel, Allel el Mouhoub, Mustapha Kazdarli, Mohamed Touri, Ahmed Ayad dit Rouiched… Il a même été nommé directeur de la troupe Nedjmet-es-Sabah de Bab el Oued, où il s’est lancé dans une autre aventure, celle de l’écriture. C’est ainsi qu’il s’est mis à produire des sketches, des scénarios, des pièces de théâtre.
Alors, boudé par les producteurs et les réalisateurs, Krikeche ? C’est avec un petit pincement au cœur qu’il évoque cette marginalisation, lui qui peut encore beaucoup donner. N’étant pas du genre à quémander, il s’investit dans un autre genre, à savoir l’édition de recueils de blagues. Et ne soyez pas étonnés de tomber dans les salons du livre sur la dégaine familière et bon enfant de Krikeche. Il a toujours sa table dans l’une des allées du palais des expositions, à côté des stands des grandes maisons d’édition. Autour de lui, les potentiels lecteurs, grands et petits, font la chaine pour avoir leur dédicace, avec un petit mot gentil. En fait le best-seller de la littérature, c’est lui. Il a déjà publié sept recueils de cent blagues chacun, dont deux en arabe. Sacré Krikeche, qui aime donner à voir, comme il le dit lui-même, quelque chose de simple et d’accessible.
A.B
