Une étude scientifique publiée en janvier 2026 alerte sur le sort du manioc, la plante nourricière par excellence de l’Afrique subsaharienne. Sous l’effet du changement climatique et de certaines pratiques culturales, la striure brune, une maladie virale très destructrice, pourrait s’étendre sur près d’un tiers des terres du continent, menaçant directement la sécurité alimentaire de millions de personnes.
Par Chaimaa Sadou
Un signal d’alarme que gouvernements et acteurs agricoles ne peuvent ignorer. Selon une étude parue le 16 janvier 2026 dans l’East African Journal of Science, Technology and Innovation, la striure brune du manioc (Cassava Brown StreakDisease, CBSD), une maladie virale jusqu’ici concentrée sur les côtes de l’Afrique de l’Est, est en passe de devenir une menace continentale.
Les chercheurs, principalement affiliés à l’Université sud-africaine de Stellenbosch, ont utilisé des modèles de distribution des espèces pour cartographier les zones propices à la fois à la culture du manioc et à la propagation du virus. Leurs conclusions sont sans appel : environ 33,7 % de la superficie totale de l’Afrique, soit plus de 10 millions de km², présente aujourd’hui des conditions favorables à la maladie. La menace continue de progresser. Les scientifiques prévoient une extension vers l’Ouest, mettant en danger des géants agricoles comme le Nigeria, le Ghana ou la Côte d’Ivoire, où la maladie n’a pas encore été signalée mais où l’environnement devient propice.
La dangerosité de la striure brune réside dans ses symptômes. Contrairement à d’autres maladies, elle pourrit les racines du manioc, sa partie comestible, rendant la récolte totalement impropre à la consommation, souvent sans signes avant-coureurs visibles en surface. Pour les 500 millions d’Africains qui dépendent de ce tubercule comme aliment de base, la perspective est alarmante. « Les pertes peuvent atteindre la totalité de la récolte pour les plants infectés », explique un expert cité dans l’étude, soulignant le surnom funeste de la maladie : « l’Ebola du manioc ».
Deux causes principales
Comment expliquer cette progression fulgurante ? Les scientifiques pointent du doigt deux facteurs principaux. Le premier est le changement climatique. En créant des conditions plus chaudes et humides, il permet à la mouche blanche (Bemisiatabaci), l’insecte vecteur du virus, de coloniser de nouvelles zones, notamment en altitude, un rempart naturel qui tombait auparavant.
Le second facteur est humain : le commerce informel de boutures infectées. En Afrique subsaharienne, les systèmes de distribution de plants certifiés sains restent embryonnaires. Les agriculteurs échangent souvent entre eux des boutures issues de champs potentiellement malades, propageant ainsi le virus à grande échelle. Cette situation contraste avec celle de pays asiatiques comme la Thaïlande, où des systèmes étatiques structurés garantissent la qualité du matériel végétal.
Des solutions existent, mais il faut agir vite
Face à cette menace, les chercheurs ne restent pas sans réponse. Des programmes de sélection de variétés de manioc résistantes à la striure brune sont en cours, notamment à l’Institut international d’agriculture tropicale (IITA). Des essais prometteurs sont menés dans plusieurs pays d’Afrique de l’Est et d’Afrique centrale.
Cependant, la course contre la montre est lancée. Comme le souligne l’étude, la capacité du manioc à résister à la sécheresse et aux sols pauvres est un atout précieux pour s’adapter au réchauffement climatique. Cruel paradoxe : le climat qui favorise le manioc ouvre aussi la voie à son pire ennemi.
L’expansion annoncée de la striure brune du manioc dépasse le simple cadre agricole pour devenir un enjeu majeur de stabilité économique et sociale. Protéger cette culture de base, c’est protéger les moyens de subsistance de millions de familles rurales. Déployer des variétés résistantes et certifier les boutures est plus urgent que jamais pour éviter une crise alimentaire majeure.
C.S
