Lors d’une rencontre scientifique organisée par la Fondation « Wisam Al-Alim Al-Djazairi », l’historien a appelé à réhabiliter la culture du savoir, la place de l’enseignant et la conscience patrimoniale pour bâtir une nouvelle génération enracinée dans son identité et tournée vers l’avenir.
Par Ikram Haou
Dans le cadre du Mois du patrimoine et des célébrations de la Journée nationale de l’étudiant, la Fondation « Wisam Al-Alim Al-Djazairi » a réuni, hier, étudiants, chercheurs et responsables associatifs autour d’une rencontre scientifique consacrée à la valorisation du patrimoine et au rôle des nouvelles générations dans la construction de l’avenir. Cette manifestation, marquée par la présence du professeur et historien Nacer Eddine Saïdouni, a également permis d’honorer plusieurs clubs universitaires et jeunes engagés dans les activités scientifiques de la fondation.
Au centre de cette journée figurait une conférence du professeur Saïdouni, qui a livré une réflexion approfondie sur la mémoire, l’histoire, les élites, la citoyenneté et les mutations technologiques contemporaines. Revenant d’abord sur son propre parcours, l’historien a expliqué avoir consacré onze années au cycle de licence, multipliant les spécialités et les domaines d’étude, parmi lesquels la littérature arabe et l’histoire. Il a ensuite poursuivi sa formation à l’étranger, notamment à Paris, en Californie et à Damas, enrichissant ainsi sa vision des sciences humaines et de la recherche historique.
L’universitaire a tenu à distinguer clairement la mémoire de l’histoire. Selon lui, la mémoire relève d’une représentation du passé façonnée par les imaginaires collectifs, les mythes et les constructions nationales. Elle traduit davantage la manière dont une société se voit elle-même qu’une vérité historique absolue. L’histoire, au contraire, nécessite des fondements précis : des sources matérielles, un chercheur compétent et une méthode scientifique rigoureuse. Il a toutefois rappelé qu’en histoire, aucune objectivité totale n’existe, chaque lecture restant liée au regard et au contexte de celui qui écrit. Il a résumé cette opposition en expliquant que la mémoire part du présent pour reconstruire le passé, alors que l’historien tente de partir du passé afin de comprendre le présent.
Le patrimoine national souffre d’un manque de protection
Évoquant ensuite le patrimoine algérien, le professeur Saïdouni a estimé que celui-ci a subi, à travers les siècles, des destructions répétées ayant affaibli sa préservation et sa transmission. Malgré l’immense richesse historique du pays, il considère que le patrimoine national souffre d’un manque de protection et de valorisation. Pour remédier à cette situation, il a plaidé pour l’élaboration d’un vaste registre national des sites patrimoniaux et des archives, soulignant que ces dernières représentent un enjeu majeur pour les chercheurs. Il a raconté avoir passé vingt-cinq années plongé dans les archives, au point de se définir lui-même comme « un rat d’archives ».
Le conférencier a également insisté sur l’importance de former des spécialistes capables d’assurer la restauration et la conservation du patrimoine. Il a cité la Turquie et l’Italie comme exemples de pays ayant réussi à développer des compétences avancées dans ce domaine. Selon lui, l’étude du patrimoine doit impérativement s’appuyer sur une approche scientifique afin d’éviter les dérives légendaires et les récits approximatifs qui finissent par déformer l’histoire et fabriquer des héros imaginaires. Il a regretté que certains pans du passé algérien soient parfois abordés sans analyse sérieuse ni exploitation rigoureuse des sources.
Abordant ensuite la question des élites, Nacer Eddine Saïdouni a estimé qu’elles avaient progressivement disparu ou abandonné leur mission historique. Il a rappelé que certaines élites, après l’indépendance, se sont entièrement tournées vers l’étranger, tandis que d’autres ont choisi d’écrire pour l’Algérie et son identité, à l’image d’Ibn Badis. À l’inverse, il a cité saint Augustin comme exemple d’intellectuel ayant écrit sur l’Algérie sans appartenir à son projet culturel national. Pour lui, la langue demeure un outil essentiel dans la transmission de la culture, des croyances et de la mémoire historique.
Le professeur a ensuite développé sa réflexion autour de la notion de « projet civilisationnel Il a rappelé que le pays avait connu plusieurs grands projets au cours de son histoire : le projet numide, le projet islamique, le projet politique de l’époque ottomane, puis le projet national né du mouvement de libération. Selon lui, un nouveau projet reste à construire : celui de la citoyenneté. Ce dernier viserait à former un citoyen profondément attaché à son pays, conscient de son identité et engagé dans le développement national plutôt que dans l’idée de l’exil. Ce projet, a-t-il expliqué, doit permettre de bâtir un Algérien libre, enraciné dans sa société et capable de participer activement à la modernisation du pays.
Cette réflexion l’a conduit à évoquer les défis du numérique et de la révolution technologique. Il a raconté une expérience personnelle vécue dans une bibliothèque dans une capitale européenne, où il s’était retrouvé incapable de demander un ouvrage parce que la procédure était entièrement numérisée. Habitué à travailler uniquement avec un stylo et des méthodes classiques, il a alors compris qu’il devait réapprendre les outils modernes malgré son long parcours universitaire. À travers cette anecdote, il a voulu montrer que le savoir change rapidement et que les générations actuelles doivent impérativement maîtriser les technologies numériques.
La transformation numérique doit s’accompagner d’une éducation morale
Il a cependant mis en garde contre une intégration désordonnée dans le monde virtuel, estimant que l’Algérie accuse encore un retard important dans ce domaine. Il a cité l’exemple de l’Iran, qu’il considère comme l’un des pays ayant réussi à construire une solide stratégie numérique grâce à une bonne maîtrise de l’information et des technologies virtuelles. Pour lui, cette transformation doit impérativement s’accompagner d’une éducation morale et d’une réflexion sur l’usage des algorithmes et des systèmes informationnels.
Dans la dernière partie de son intervention, le professeur Saïdouni a insisté sur le rôle central de l’enseignant dans toute renaissance intellectuelle. Il a affirmé que l’université, le niveau scientifique et même la construction de la personnalité reposent avant tout sur l’enseignant. Il a regretté que cette figure essentielle soit aujourd’hui fragilisée, alors qu’elle constitue, selon ses mots, la colonne vertébrale du système éducatif et de la production du savoir. Il a aussi rappelé que la véritable maturité scientifique s’acquiert souvent à un âge avancé, entre 60 et 80 ans, période durant laquelle l’expérience et la réflexion atteignent leur pleine profondeur.
Le conférencier a également évoqué la question de la symbolique nationale, estimant que certaines valeurs et figures de référence ont perdu leur place dans la société. Il a appelé à redonner leur véritable statut aux symboles du pays, qu’il s’agisse du drapeau, de l’enseignant ou de l’étudiant. Concluant son intervention sur une formule forte, il a déclaré que « le savoir a changé » et que les sociétés doivent désormais évoluer plus rapidement encore que le monde lui-même pour maîtriser les transformations à venir.
À l’issue de la conférence, plusieurs clubs universitaires ayant participé au programme « Al-Alim Al-Djazairi » durant les deux dernières saisons ont été distingués, tout comme des étudiants et bénévoles engagés dans les activités scientifiques de la fondation. Le président-directeur général de la Fondation « Wisam Al-Alim Al-Djazairi », Mohammed Bahmani Rai, a expliqué que cette initiative vise à donner un contenu intellectuel et historique à la célébration de la Journée nationale de l’étudiant, afin qu’elle ne se limite pas à une commémoration symbolique. Il a indiqué que les activités sont organisées autour de sites historiques concrets, à l’image du Palais du Dey Hussein, afin de rapprocher les jeunes du patrimoine national.
Il a précisé que près de 36 clubs universitaires et plus d’une centaine d’étudiants bénévoles participent à ces programmes, qui ambitionnent de valoriser les compétences scientifiques algériennes et de mettre en lumière les réalisations des savants du pays. La fondation prévoit également, lors des prochaines éditions, d’accorder une place encore plus importante aux étudiants et chercheurs selon leurs spécialités respectives, dans le but d’encourager leurs parcours scientifiques et leurs initiatives.
La rencontre s’est finalement achevée par des séances de photographies avec le professeur Nacer Eddine Saïdouni, né en 1940 à Bir Chouhada, dans la wilaya d’Oum El Bouaghi. Titulaire d’un doctorat d’État en histoire moderne et contemporaine obtenu à l’Université d’Aix-en-Provence, il est professeur d’histoire à l’Université d’Alger et supervise actuellement le projet de l’encyclopédie historique et géographique algérienne « La Mudawwana algérienne », élaborée avec le Dr Mouawiya Saïdouni.
I.H
