Les exactions de la France coloniale ont commencé dès 1830/ Massacres dans la Mitidja (2e partie)

 

 

Un jeune chef, Abdelkader, est arrivé sur la scène pour repousser l’envahisseur et, en même temps, faire table rase de cette multitude de mini-pouvoirs politiques et religieux locaux que se partageaient les chefs de « grandes tentes » et de confréries religieuses. Trop attachée à ses privilèges, cette féodalité, tant à l’est qu’à l’ouest, choisira le camp français pour se liguer contre le jeune chef de la résistance, également porteur d’un grand et ambitieux projet de création d’un véritable état national qui mettait au rebut tous les archaïsmes.

 

Par Amar Belkhodja

 

Revenons toutefois au drame des Aoufias. Après avoir traité avec les français, leur promettant par avance de fidèles services, les représentants de Ferhat Ben Saïd ben Bouakkaz entament le chemin du retour. (1) Aux alentours de Maison-Carrée, ils sont aussitôt détroussés de leurs biens (notamment le burnous rouge d’investiture) et abandonnés sans dommages physiques. Ils rebroussent chemin pour avertir l’autorité française de cette mésaventure qu’on pouvait mettre sur le compte d’un brigandage ordinaire que connaissent d’ailleurs toutes les sociétés. Ce n’est pas le cas. Il fallait, pour les français, de chercher et punir les coupables.

De Rovigo dépêchera, de nuit, ses troupes pour exterminer les Aoufias. Cette tuerie « formera dans l’histoire des peuples de notre région une page sanglante, et peu de personnes voudront croire que ce fait a eu lieu dans le XIXè siècle, époque de la liberté et de la civilisation européenne », souligne à l’époque Hamdane Khodja dans Le Miroir, notabilité de la ville d’Alger et témoin contemporain des événements et des premiers moments de l’invasion française.

Dans sn compte rendu au ministre de la guerre, dété du 9 avril 1832, le duc de Rovigo fait état du massacre : « A 9 heures du soir, j’ai fait monter à cheval tout ce que j’ai pu réunir de ma cavalerie au nombre de 285 chevaux commandés par le général Faudoas et le colonel Schauemburg, auxquels j’avais donné de bon guides. En arrivant à la Maison-Carrée, ils ont pris deux compagnies d’infanterie du bataillon qui s’y trouve et se sont dirigés sur la tribu de El-Ouffia qu’ils ont eu le bonheur d’entourer complètement (…) Tout ce qui a résisté a été passé au fil de l’épée (…) Il y a eu à peu près 60 arabes de tués ». (Correspondance du duc de Rovigo – Gabril Esquer – T. I – pp. 397-398 – 1914).

(1)Selon Mostefa Lacheraf, Ferhat Ben Saïd se trouvait lui-même à la tête de la délégation : « Un féodal du sud-constantinois, Ferhat Ben Saïd Ben Bouokkaz, dont le pays n’avait pourtant pas encore vu les armes françaises, vint à Alger rendre visite aau gouverneur général et lui faire des avances. Chargés de présents par le duc de Rovigo, Ferhat et sa suite reprirent le chemin du retour quand ils furent attaqués et dépouillés sur le territoire de ces mêmes Ouffia ». (Algérie, nation et société – p. 162).

Ce bilan, avancé par le nouveau chef de la colonie (60 morts), paraît, en toute évidence, mensonger et fantaisiste. Une tribu algérienne est loin d’être composée uniquement que d’une soixantaine d’individus. Un effectif qui correspondrait plus réellement à un clan d’une même tribu (grand-père, fils et filles, petits fils, arrières petits fils, cousins…).

De même que la taille du cheptel des Aouffia, pillé et vendu par les massacreurs ; est en nette importance et dépasserait la consistance en patrimoine ovin, bovin et équin que possèderait une soixantaine de personnes. Mostefa Lacheraf note pour sa part que « La tribu des Auffia dans la Mitidja, coptait 12.000 membres à l’époque de sa disparition » (L’Algérie, nation et société – p. 57) ; sans citer toutefois la source, en soulignant à nouveau, dans un autres passage de son ouvrage : « L’un des premiers exploits du duc de Rovigo allait être l’extermination d’une collectivité entière de plusieurs milliers d’âmes, les Ouffia, dont le territoire s’étendait à l’est de Maison-Carrée » (p. 162).

Convenons qu’entre le chiffre de 60 morts qui figure dans les rapports militaires français et celui de 12.000 victimes avancé par M. Lacheraf, l’écart plus que manifestement large. Il est malaisé de sombrer dans « une comptabilité macabre ». Cependant, il faut également éviter aux historiens algériens d’être classés dans l’exagération ou encore de faire enclencher le doute sur le martyrologe algérien (45.000 morts en mai et juin 1945 et 1.500.000 morts pendant la guerre d’indépendance.

Doute mal-à-propos et malveillant qu’on décèle malheureusement chez certains algériens, enclins à manifester leur aversion contre les régimes politiques en place en s’aventurant à porter atteinte à la mémoire des morts, soutenant l’éxagération dans les « bilans » et en oubliant assez souvent que l’essentiel dans l’observation et l’interprétation des faits et événements historiques, c’est principalement l’ampleur des massacres perpétrés par l’occupant étranger.

Par conséquent, de cause à effet, c’est cette ampleur qui, en toute légitimité, pour que l’on considère comme exagération dans les bilans des hécatombes, proposés par les officiels, historiens et journalistes algériens. L’ampleur été la barbarie, voici les deux aspects qu’il faut nécessairement retenir dans les massacres perpétrés par les agresseurs français contre les agressés algériens, pendant toute la durée de « la nuit coloniale », titre que nous empruntons à Ferhat Abbas qui manifeste – c’est le cas de le dire – sa réprobation contre le mépris du colonisé par le colonisateur.

Toutefois, sans verser dans « l’exagération » et sans adopter les thèses mensongères véhiculées à travers le temps et les écrits coloniaux, nous somme obligés de recourir aux équations les plus simples. Et de par leurs résultats, elles nous permettent de traquer les mensonges d’Etat et remettre en cause les contre vérités et autres maquillages des vérités historiques que nous livre en toute abondance l’historiographie et les correspondances officielles coloniales.
La première démonstration, nous l’avions consignée, un peu plus haut, à travers la consistance supposée du cheptel qui avait procuré d’intéressants profits aux pillards des Aouffias. Ce ne sont donc pas les 10 chèvres et les 125 poules des 60 membres de la tribu qui auraient provoqué la cupidité des égorgeurs de la nuit du 6 avril 1832, dépêchés sur les lieux pour venger, dit-on, l’affront subi par les émissaires d’un auxiliaire précoce qui lance des signaux « d’amitités algéro-françaises » du sommet des Zibans.
Nous aurions été plus persuasifs si nous connaissions la valeur de la monnaie à cette époque pour apprécier la correspondance du produit financier au nombre de têtes de bétail vendues sur le marché et partagé entre les sbires de de Rovigo.

Un autre élément vient inciter à poser une deuxième équation. Ce sont les effectifs militaires envoyés sur les lieux pour exterminer les Aouffias. Le duc de Rovigo informe son ministre de la guerre qu’il avait mobilisé pour la « besogne » une cavalerie de 285 chevaux, deux compagnies d’infanterie et des chasseurs auxiliaires.

Autrement dit 500 soldats environ, sinon plus, furent envoyés sur les lieux pour décimer une tribu dont les membres sont supérieurs à une soixantaine d’individus, si l’on tient compte des effectifs réunis pour la cause. A raison d’un tueur par personne, cela nous amènerai à évaluer le nombre des massacrés à 400 ou 500 victimes, tous sexes et âges confondus. Ainsi nous sommes habilités de dire qu’entre les 60 victimes avouées par le duc de Rovigo et les 12.000 évoquées par Mostefa Lacheraf, il y aurait eu des centaines de personnes massacrées. Entre les « dizaines » et « les milliers, se placent des centaines d’êtres humains, bébés, femmes et enfants compris, assassinés. Un bilan, vis-à-vis de la raison et de la conscience humaine, effroyablement excessif.

. Presque eux siècles nous réparent de la tragédie des Aouffias. Mais l’histoire, de par son caractère d’imprescriptibilité, tel que le proclame Mostefa Lacheraf, ne doit pas cesser d’interpeller la conscience de la postérité des coupables d’un crime contre l’humanité, ainsi que la mémoire du peuple auquel appartiennent et les Aouffias, sur un drame qu’on n’a pas le droit d’oublier.

Conforté par l’opération, le gouverneur général soutient que, de par sa terreur et sa cruauté, elle aura découragé les dissidents et plusieurs tribus lui avaient déclaré leur soumission. Les membres de la tribu des Aoufias furent surpris dans leur sommeil et n’avaient, par voie de conséquence, ni le temps ni les moyens de réagir ni de se défendre contre des sabreurs décidés de les exterminer parce que l’un des leurs aurait dérobé un burnous rouge offert comme présent à un futur auxiliaire.

« Aussitôt, le duc de Rovigo prit une de ces déterminations violentes que rien ne saurait justifier : il fit partir pendant la nuit quelques troupes qui tombèrent au point du jour sur les Ouffia et les égorgèrent sans que ces malheureux cherchassent à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort, tout ce qui pouvait être pris fut enlevé ; on ne fit aucune distinction d’âge ni de sexe ». (Annales algériennes – T. I – pp. 246-247).

A.K (à suivre…)

Source : 

  Au rendez-vous de tous les combats – de Amar Belkhodja – Ed. ENAG – Alger – 2014

 

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