Pendant longtemps, la Suisse a été associée à des symboles précis : ses montres, son fromage et surtout son chocolat. Le fameux chocolat suisse était une carte de visite mondiale, symbole de qualité et de raffinement. Mais depuis deux décennies, un autre produit s’est imposé : le café. Et c’est là que réside le paradoxe.
Par Rihab Taleb
La Suisse n’a pas de plantations de café, son climat ne le permet pas. Les grains viennent de l’autre bout du monde — Brésil, Colombie, Éthiopie, Vietnam — mais c’est en Suisse qu’ils prennent une nouvelle identité. Grâce à la torréfaction et à la transformation industrielle, le pays est devenu le deuxième exportateur mondial de café en valeur, juste derrière le Brésil, devançant même des nations qui produisent elles-mêmes les grains.
Le secret de ce succès repose sur une subtilité juridique et économique appelée transformation substantielle. En droit commercial international, un produit prend l’origine du pays où il a subi une étape de transformation. Dans le cas du café, la torréfaction est considérée comme cette étape clé. Ainsi, un grain vert arrivé par bateau dans les ports européens, puis transporté jusqu’à Bâle, devient officiellement café suisse une fois torréfié. Importé à environ cinq dollars le kilo, le café repart des torréfacteurs suisses à près de vingt-sept dollars le kilo. Cela fait du café le premier produit agricole d’exportation du pays, devant le fromage et le chocolat réunis. Selon l’Université de Saint-Gall, la Suisse réalise des marges parmi les plus élevées au monde dans ce secteur, ce qui explique son rôle central dans le commerce international du café.
Autour du café, la Suisse a bâti un véritable empire industriel. Nestlé, avec ses marques Nescafé et Nespresso, domine le marché mondial des capsules. Ses usines suisses produisent des milliards de dosettes chaque année, devenues un symbole de consommation moderne. La Suisse est aussi leader dans les machines à café automatiques. Des entreprises comme Jura, Schaerer ou Thermoplan fabriquent des appareils qui équipent les foyers et les cafés du monde entier. Thermoplan, par exemple, fournit les machines utilisées dans les cafés Starbucks. Ce succès repose sur une autre spécialité suisse : la précision mécanique. Les composants des machines, souvent en plastique, doivent résister à des pressions de vingt bars et à des températures de cent degrés. La Suisse a transformé son savoir-faire en ingénierie de précision en une arme économique redoutable dans le secteur du café.
La Confédération est également devenue une plaque tournante du commerce international. Entre soixante et soixante-dix pour cent du commerce mondial de café vert transite par la Suisse. Les cargaisons arrivent dans les ports d’Anvers, de Rotterdam ou de Hambourg, puis remontent le Rhin jusqu’à Bâle, où se trouvent les grandes maisons de négoce. L’Association suisse des négociants en café regroupe une quarantaine de membres qui contrôlent plus de la moitié du café vert négocié dans le monde. Ce rôle de hub logistique et financier a renforcé la position de la Suisse comme acteur incontournable du café mondial. C’est pour cette raison que certains économistes surnomment la région bâloise « Coffee Valley », en référence à la Silicon Valley, tant l’innovation et le négoce y sont concentrés.
La progression des capsules depuis les années 2000 explique aussi le boom des exportations. Nespresso, leader mondial, produit toutes ses capsules en Suisse. Le pays exporte également du café instantané et d’autres spécialités haut de gamme. Mais cette réussite s’accompagne de défis. Les critiques sur les conditions sociales et environnementales dans les pays producteurs ont poussé les acteurs suisses à lancer la Plateforme suisse du café durable, pour promouvoir une filière plus respectueuse et s’aligner sur les nouvelles règles européennes contre la déforestation.
Ce succès raconte une histoire fascinante, celle d’un pays qui a su transformer son image. Autrefois, le monde associait la Suisse au chocolat, symbole de douceur et d’excellence. Aujourd’hui, c’est le café suisse qui s’impose comme nouvelle carte de visite du pays. Le chocolat reste une douceur emblématique, mais le café est désormais la nouvelle vitrine économique de la Suisse, preuve qu’un petit pays entouré de montagnes peut réinventer son identité et conquérir le monde avec une simple tasse.
R.T
