Nos corps paient jour après jour le prix de l’hyperconnectivité. Postures déformées, rides précoces, myopie en progression, force de préhension en recul et motricité fine fragilisée : les effets de la vie numérique s’accumulent. La technologie n’est pas seule responsable, mais elle accentue la sédentarité et transforme nos gestes quotidiens.
Par Yakout Abina
Une enquête de la BBC révèle que nos smartphones ne marquent pas seulement nos esprits, mais aussi nos corps. Callosités sur les doigts, douleurs cervicales, baisse de la vue : les chercheurs interrogés alertent sur les conséquences physiques de nos usages numériques. Selon eux, la posture penchée devant l’écran pourrait modifier la forme du cou, tandis que l’usage intensif réduirait la force musculaire des mains. Des exercices simples et une meilleure ergonomie permettraient toutefois d’en limiter les effets.
Regarder son téléphone n’est pas un geste sans risque. En penchant la tête vers l’avant, cette posture connue sous le nom de forward head posture exerce une pression pouvant atteindre jusqu’à 27 kilos sur la nuque. À long terme, cela pourrait fragiliser les disques de la colonne vertébrale, user les articulations et les muscles, voire réduire la capacité pulmonaire.
Le phénomène, désormais baptisé « tech neck », illustre les effets insidieux de nos usages numériques quotidiens. Pour y remédier, des exercices validés médicalement existent. Mais des ajustements plus simples peuvent déjà limiter les risques : placer l’écran à hauteur des yeux, à environ une longueur de bras, et s’accorder des pauses régulières, idéalement vingt minutes toutes les demi-heures.
De leur côté, les dermatologues suspectent également le « tech neck » de favoriser l’apparition de rides au niveau du cou, en raison d’un stress mécanique répété. Toutefois, les preuves scientifiques manquent pour confirmer ce lien. « Ça tient debout, en théorie », explique Justine Hextall, dermatologue consultante et membre du Royal College of Physicians au Royaume-Uni. Selon elle, la répétition des contraintes sur la peau pourrait accélérer le vieillissement cutané, mais aucune étude solide ne l’a démontré. Elle déconseille par ailleurs l’achat de produits cosmétiques « anti-tech neck » qui commencent à circuler en ligne.
Concernant la vue, bien que la hausse de la myopie coïncide avec l’essor technologique, une étude menée sur vingt ans montre que le travail de près sur les écrans n’en est pas la cause directe. Le véritable problème réside dans le manque de temps passé en extérieur, la technologie favorisant un mode de vie sédentaire privé de la lumière naturelle qui stimulerait la rétine et favoriserait la libération de dopamine, un mécanisme qui contribuerait à freiner le développement de la myopie.
La force de préhension, c’est-à-dire la capacité à serrer fermement avec la main, est de plus en plus considérée comme un indicateur fiable de la santé globale. Selon certaines études, elle prédirait même mieux le risque de décès prématuré que la tension artérielle. Or, plusieurs pays observent une baisse de cette force, notamment chez les jeunes générations.
« Un déclin générationnel ne concerne pas seulement des mains plus faibles, ça pourrait être un signal d’alerte précoce sur la santé future de ces cohortes », explique Johannes Beller, professeur de sociologie médicale à l’Université de médecine de Lausitz, en Allemagne. Il pointe du doigt la transition vers un mode de vie sédentaire, dominé par les écrans. Cette sédentarité numérique inquiète aussi d’autres spécialistes : l’usage intensif du smartphone pourrait contribuer à des douleurs articulaires, notamment au niveau du genou, en modifiant la posture corporelle et en réduisant l’activité physique.
Pour évaluer cette capacité, un test simple consiste à serrer fermement une balle de tennis pendant 15 à 30 secondes, un manque de force signalant le besoin d’un renforcement musculaire.
La technologie ne bouleverse pas seulement nos postures, elle pourrait aussi affecter la motricité fine, cette capacité qui relie geste précis et pensée. Sebastian Suggate, professeur de psychologie du développement à l’Université de Ratisbonne en Allemagne, nuance toutefois : la répétition du clic et du swipe pourrait améliorer certaines habiletés ponctuelles. Mais l’ensemble des études converge vers un constat négatif sur le développement de la motricité fine : un temps d’écran élevé serait corrélé à des compétences motrices plus faibles, particulièrement chez les enfants.
« Ce n’est pas la fin du monde, ce sont des effets subtils », précise Suggate. « Mais même si les effets sont modérés à l’échelle individuelle, à l’échelle de plusieurs générations, on parle d’un possible abêtissement de la société, et d’une incapacité à penser dans le réel, parce que les mains sont un point de contact central avec le monde. »
Le chercheur ne prône pas l’interdiction des écrans, mais recommande d’introduire consciemment des activités manuelles dans le quotidien, comme cuisiner, bricoler, apprendre un instrument ou simplement écrire à la main. Autant de pratiques qui stimulent la coordination et entretiennent le lien entre geste et pensée.
Y.A
