Xénophobie/L’Afrique du Sud confrontée aux conséquences d’un rejet des travailleurs migrants

La dégradation du climat économique en Afrique du Sud continue d’alimenter une grave crise sociale. Confronté à un taux de chômage qui dépasse les 30 %, à une croissance stagnante et à des inégalités criantes, le pays voit se développer en son sein des sentiments d’hostilité envers les populations immigrées. Les récentes manifestations anti-migrants, accompagnées de pressions directes dans certains quartiers populaires, ont incité des dizaines de milliers de ressortissants africains à regagner leur pays d’origine, notamment le Zimbabwe, le Malawi et le Nigeria.

Par Rihab Taleb

Les récentes manifestations anti-migrants, dont un rassemblement national organisé à la fin du mois de juin, témoignent d’un rejet croissant des ressortissants étrangers. Bien que la majorité de ces rassemblements se soient déroulés sans affrontements, des opérations d’intimidation et d’expulsion menées au porte-à-porte par certains groupes locaux ont instauré un climat de peur. Face à ces tensions, plus de 60 000 Zimbabwéens, 38 000 Malawites et plusieurs centaines de Nigérians ont déjà fait le choix d’abandonner leur vie sur place pour retourner dans leur pays d’origine.

Cette vague de départs inquiète les spécialistes du marché du travail ainsi que les milieux d’affaires, qui mettent en garde contre les répercussions d’un exode durable. En Afrique du Sud, les travailleurs migrants occupent une place fondamentale dans la structure économique nationale. Ils sont omniprésents dans des secteurs stratégiques confrontés à des pénuries récurrentes de main-d’œuvre, tels que l’agriculture, le bâtiment, l’hôtellerie, la logistique et le commerce de détail. La contribution des quelque 2,6 millions d’étrangers vivant dans le pays, soit environ 5 % de la population, est évaluée à près de 9 % du produit intérieur brut par les institutions internationales, ce qui représente plus de 43 milliards de dollars. Ce chiffre est même sous-estimé en raison du poids important de l’économie informelle. L’activité des petites épiceries de quartier, communément appelées spaza shops et souvent tenues par des migrants, alimente directement un vaste réseau de grossistes, de propriétaires immobiliers et de livreurs locaux. Un départ massif de cette main-d’œuvre menace ainsi de ralentir les récoltes, de retarder les chantiers, de perturber les chaînes d’approvisionnement et de fragiliser la consommation globale.

La situation sud-africaine illustre la manière dont des difficultés économiques peuvent engendrer une profonde crise sociale fondée sur le racisme et la xénophobie. En période de crise, lorsque l’emploi se fait rare et que les conditions de vie se dégradent, l’angoisse financière nourrit un fort sentiment de frustration au sein des populations locales. La complexité des causes réelles de la crise — mauvaises politiques publiques, mutations industrielles ou gestion budgétaire — pousse souvent l’opinion à rechercher des explications simplistes. L’immigré devient alors le bouc émissaire. Se développe ainsi la conviction populaire, pourtant irrationnelle, selon laquelle la présence d’étrangers serait la cause directe du manque d’opportunités. La haine et la discrimination naissent de ce préjugé selon lequel l’immigré viendrait voler les emplois, les logements ou les aides financières destinés aux citoyens.

Ce mécanisme de transfert de responsabilité n’est pas propre au continent africain et se retrouve également en Europe. Dans plusieurs pays européens, des partis d’extrême droite exploitent le chômage de masse et la perte du pouvoir d’achat en désignant les travailleurs étrangers comme les principaux responsables des difficultés économiques rencontrées par les populations locales. Leur rhétorique attribue l’absence d’emploi au fait que les immigrés auraient occupé des postes destinés aux nationaux, réclamant en réponse des politiques de préférence nationale. Pourtant, selon les observations de l’Organisation internationale du travail en Afrique du Sud, les études économiques montrent que cette idée repose sur un constat erroné. Les immigrés s’orientent majoritairement vers des emplois délaissés et leur participation au marché du travail contribue globalement à dynamiser l’économie, à stimuler la consommation et à créer, par ricochet, de nouvelles opportunités d’emploi pour l’ensemble de la société.

En fragilisant la présence des travailleurs migrants sur son territoire, l’Afrique du Sud prend le risque d’aggraver ses propres indicateurs économiques au moment même où la Banque mondiale revoit ses prévisions de croissance à la baisse. De surcroît, le coût de cette crise sociale dépasse largement les frontières du pays. En tant que première puissance économique de la région, l’Afrique du Sud constitue la principale source d’envois de fonds vers les pays voisins. Ces transferts financiers vers l’Afrique australe ont atteint plus de 1,16 milliard de dollars, bénéficiant en grande majorité à des pays très dépendants comme le Lesotho, le Malawi, le Mozambique et surtout le Zimbabwe. La rupture de ces flux financiers risque de plonger des familles entières dans une grande précarité et de déstabiliser l’économie de l’ensemble de l’Afrique australe.

                                                 R.T

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