Incendies de forêts/Le bouclier vert contre les flammes

Face à la recrudescence des incendies et des canicules, la solution ne viendra pas seulement des airs avec les  canadairs. Des espèces végétales, des arbres et des plantes possèdent des capacités exceptionnelles pour freiner les feux.

 

Par Chaïmaa Sadou

 

L’été 2026 a tragiquement rappelé la vulnérabilité du pourtour méditerranéen aux flammes. Si les avions et hélicoptères bombardiers d’eau sont indispensables pour lutter contre les feux actifs, la prévention et la gestion durable des forêts sont les véritables piliers d’une stratégie à long terme. C’est ici qu’intervient le rôle méconnu mais crucial des arbres et des plantes qui ne subissent pas le feu, mais interagissent avec lui.

 

La nature a doté certaines espèces d’arbres de mécanismes de défense et de survie face au feu. Les scientifiques distinguent deux grandes catégories : les plantes dites « pyrorésistantes », qui freinent la progression du feu, et les plantes « pyrophiles », qui savent en tirer profit. Cette distinction est fondamentale pour aménager nos forêts et nos espaces verts face à des risques d’incendie toujours plus élevés.

 

Les freins naturels : des boucliers végétaux

 

Certains arbres agissent comme de véritables coupe-feu. Le chêne-liège est sans doute le plus emblématique. Son écorce épaisse, isolante, agit comme une barrière contre la chaleur. L’écorce de liège, qui peut atteindre plusieurs centimètres d’épaisseur, constitue un isolant thermique naturel : la température à l’intérieur du chêne-liège peut être inférieure de plusieurs degrés à celle de l’extérieur, ce qui en fait un obstacle naturel à la propagation des flammes. D’autres feuillus comme les chênes verts ou le caroubier, grâce à leurs feuilles riches en eau, brûlent difficilement et contribuent à maintenir une humidité au sol qui empêche les herbes sèches de s’enflammer.

 

Parmi les espèces locales, certaines études soulignent également la résistance thermique du palmier dattier, bien que son habitat naturel reste limité aux zones oasiennes.

 

Les survivants : la renaissance par les cendres

 

D’autres espèces ont développé des stratégies de survie post-incendie. Le pin d’Alep, très présent en Algérie, est un parfait exemple. Il est certes très inflammable, mais il possède des cônes dits « sérotineux » : scellés par de la résine, ils ne libèrent leurs graines que sous l’effet d’une chaleur intense. Après le passage du feu, des milliers de graines germent sur un sol fertile et débarrassé de toute concurrence. Le pin d’Alep illustre la résilience de l’espèce, pas la protection du paysage : hautement inflammable, il propage le feu par ses flammèches de résine. Seule sa stratégie de reproduction post-incendie lui permet de survivre. Enfin, des espèces comme l’arbousier ou l’olivier sauvage rejettent de souche, produisant de nouvelles pousses depuis leurs racines intactes. Cette résistance et résilience forment le cœur des écosystèmes méditerranéens.

 

Le cas de l’Algérie : un choix crucial pour l’avenir

 

Le défi majeur pour l’Algérie réside dans l’identification et la plantation des bonnes espèces. La monoculture de résineux, notamment de pins, peut s’avérer dangereuse car hautement inflammable. L’eucalyptus, très planté à Alger et dans ses alentours, illustre parfaitement ce risque. Bien qu’il se régénère vite, ses feuilles riches en huiles essentielles et en composés volatils en font un véritable accélérateur de feu. Des études scientifiques confirment que l’eucalyptus est l’une des espèces les plus inflammables et les plus propices à la propagation des incendies, en particulier lors de fortes intensités de feu. De nombreux spécialistes déconseillent les plantations monospécifiques d’eucalyptus dans les zones fortement exposées aux incendies.

 

Heureusement, les autorités algériennes semblent prendre conscience de l’importance de ce choix. En octobre 2025, une vaste opération de reboisement a permis de planter un million d’arbres en une seule journée, principalement du chêne-liège, une essence endémique et résistante, notamment en Kabylie. C’est un tournant stratégique. Il s’agit non seulement de reboiser, mais de le faire avec des espèces qui serviront de barrières naturelles. La wilaya de Blida, durement touchée par les incendies en 2025 avec près de 188 hectares de végétation détruits, a déjà mis en terre plus de 120 000 plants dans le cadre de ce programme national. Cette dynamique s’inscrit dans la stratégie étatique visant à planter 4,7 millions d’hectares de couvert végétal forestier d’ici 2030, afin de compenser les pertes causées par les incendies.

 

“Khadra Bi Idni Allah” : une mobilisation citoyenne pour le changement

 

C’est dans ce contexte qu’est née l’initiative citoyenne “Khadra Bi Idni Allah” (Verte, par la volonté de Dieu). Lancée par Fouad Maala, également fondateur de l’association “Algérie Verte”, cette campagne a connu un succès retentissant sur les réseaux sociaux avant de devenir un mouvement national. Interrogé par El Moudjahid, M. Maala a expliqué que l’idée est née dans un quartier de Batna, avec une ambition simple mais puissante : planter un arbre devant chaque maison pour pallier le “manque énorme de verdure”.

 

Si l’initiative ne détaille pas une typologie précise des espèces “coupe-feu”, elle porte une philosophie essentielle. Pour Fouad Maala, il ne s’agit pas de planter n’importe comment. La plantation se fait de manière “professionnelle”, loin de l’anarchie. Il a d’ailleurs souligné un point crucial pour les régions arides : l’importation de graines d'”El Ghaf”, un arbre qui résiste à la sécheresse, sur le modèle d’expériences réussies dans les pays du Golfe.

 

Pour M. Maala, l’objectif ultime est clair : “mettre fin à ce désastre qui a fait des ravages sur nos forêts et nos espaces verts et de construire une Algérie toute verte”. Cet élan citoyen a été salué par les plus hautes autorités. Le ministre de la Communication, ZoheirBouamama, a souligné la “portée symbolique” de cette campagne, qui reflète l’attachement des Algériens à voir leur pays “toujours vert, prospère et victorieux”. Il a rappelé que cette dynamique s’inscrit dans la stratégie nationale. La campagne a mobilisé une énergie nationale sans précédent. Pour l’édition d’octobre 2025, ce sont plus de 15 000 points de plantation qui ont été identifiés, avec une participation de tous les secteurs : écoliers, étudiants, militaires, et associations. L’enthousiasme est tel que l’ambition a rapidement grandi. Une nouvelle campagne, toujours sous le slogan “Khadra Bi Idni Allah”, a été lancée en février 2026, cette fois avec l’objectif de planter 5 millions d’arbres en une seule journée, en privilégiant à 71 % des espèces forestières adaptées.

 

Le précédent espagnol : quand la végétation ne suffit pas

 

L’Espagne, qui a connu un incendie meurtrier en Andalousie en juillet 2026, est confrontée à la même problématique. Le pays possède une grande diversité de ces espèces résistantes, dont le chêne-liège. Pourtant, cela n’a pas empêché une catastrophe. L’explication est simple : si les arbres sont un rempart, ils ne sont pas infaillibles. Une étude récente montre que la combinaison de conditions météorologiques extrêmes (canicule de 16 jours) et d’une végétation hautement inflammable, comme les zones de maquis, explique l’ampleur des dégâts. De plus, des décennies d’abandon des terres et de dégradation forestière ont favorisé l’accumulation de combustibles.

 

L’incendie d’Almeria a fait 12 morts et 23 disparus, ravageant 6 600 hectares en quelques heures. Ce drame illustre tragiquement que même un pays disposant d’une flore adaptée peut être submergé par un feu d’une intensité exceptionnelle. La canicule et la sécheresse prolongée dépassent la capacité de résistance des arbres. L’Espagne a connu en 2026 la pire saison d’incendies de son histoire récente, avec plus de 393 000 hectares brûlés. Et l’été n’est pas fini. Cette réalité met en lumière les limites des stratégies purement végétales face à l’emballement climatique.

 

Vers une mosaïque paysagère

 

La lutte contre les incendies ne se gagnera pas uniquement par des bombardiers d’eau. La prévention passe par une stratégie forestière intelligente. L’Algérie et l’Espagne ont la chance de posséder des trésors naturels comme le chêne-liège ou le pin d’Alep, qui sont des alliés de taille. Cependant, comme le soulignent les experts, la solution réside dans la création d’une « mosaïque » paysagère : mélanger les essences, créer des discontinuités et éviter les monocultures. La mobilisation autour de “Khadra Bi Idni Allah” montre qu’une prise de conscience collective est en marche, incarnée par des acteurs comme Fouad Maala qui insistent sur une “plantation professionnelle” et la diversification des essences pour créer des paysages résilients. C’est un investissement pour l’avenir, un rempart vert face aux assauts du changement climatique.

C.S

 

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