Croyances populaires/ Le bain des damnés ou quand la morale asservit le mythe

De temps en temps, lorsqu’on évoque les grandes potentialités touristiques de notre pays, on évoque bien sûr, les paysages féeriques que recèlent  nos côtes, nos montagnes et notre immenses désert que l’on ne manque jamais de qualifier, à juste titre d’ailleurs, de grand musée à ciel ouvert.

 

Par  Yacine Boudali

 

On parle aussi des sources thermales capables de guérir des maladies de toute sorte. Et immanquablement, on cite quelques hammams réputés et dont l’originalité serait à même de drainer des foules de visiteurs. Et des entrées en devises également. Mais, hélas ! entre les aspirations et leur concrétisation, il y a souvent un énorme gouffre… Inévitablement, parmi ces sources, on évoque Hammam el meskhoutine ( à traduire par Le Bain des Maudits) qui se trouve à 17 km de Guelma.

 

En plus de ses eaux dont la température s’élève à plus de 90° et qui font de cette station thermale l’une des plus chaudes de la planète, Hammam El Messkhoutine a été auréolé par le génie populaire locale d’une légende si poétique et si moralisatrice qu’elle plait à tous             ceux qui l’entendent et de ce fait la propagent autour d’eux à leur tour. Le résultat est qu’aujourd’hui rares sont ceux qui ne la connaissent pas. Avant de réfléchir sur cette légende redécouvrons-la d’abord.

 

La légende

 

Il y avait autrefois dans cette région un jeune homme très beau et très fort qui s’appelait Sidi Arzak. Un nom qui sonne déjà comme un blasphème. Sidi Arzak signifie en effet, « Maître qui octroie des Biens ». Personne ne pouvait l’égaler dans la dextérité dont il faisait montre juché sur un cheval ou un dromadaire. Personne, non  plus, ne pouvait lui tenir tête ne serait-ce que pendant quelques très courts instants, dans n’importe quel combat, que ce soit à             mains nues ou avec un sabre. Ce jeune homme était si fier  de lui et  si imbu de sa personne que lorsqu’il voulut prendre femme, il n’en   trouva aucune qui soit à son goût. Ou qui soit aussi belle que sœur

Yamina. Et comme il n’y avait pas de femme aussi belle que sa sœur,  il décida tout simplement d’épouser celle-ci. Cette décision a été  très mal accueillie par les membres de la tribu qui y voyaient là  une atteinte grave à la morale, à la religion et au bon sens.

Ceux-ci firent appel  à toute leur sagesse et à tous les arguments  possibles et imaginables pour empêcher la concrétisation d’un dessein aussi condamnable. Mais Sidi Arzak s’avéra inflexible. Il répondit même qu’il ne serait ni le premier ni le dernier à avoir   épousé sa sœur (*). En raison de sa puissance et de l’ascendant  qu’il exerçait sur tous les autres, il trouva un cadi pour prononcer et « légaliser » ce mariage incestueux.  Un mariage contre lequel       une bonne partie de la tribu avait décidé de réagir en s’en allant  vivre ailleurs pour ne pas avoir  à partager le même châtiment que le Créateur pourrait faire subir à ceux qui s’apprêtaient à  l’offenser  par un acte des plus ignobles. Avant même le début des             festivités nuptiales, cette partie de la tribu s’en alla s’installer dans un autre lieu. Quelques jours plus tard, quelques membres de  cette tribu, par nostalgie ou par curiosité, se rendirent sur les  lieux où ils vivaient naguère. Et qu’elle ne  fut leur surprise  lorsqu’ils ne trouvèrent aucune trace vivante des autres membres de  leur tribu. A leur place se dressait un immense magma de roche ayant  la forme de silhouettes humaines et animales que tout le monde n’eut             aucune peine à identifier comme étant les membres du cortège nuptial, les deux époux et leurs montures. Tout le monde comprit  alors que Le Tout Puissant avait puni ceux qui voulaient  enfreindre  Ses préceptes, en  les transformant en statues de pierres. Et à tous  ceux qui passaient par-là, ils racontaient l’histoire de Sidi Arzak  qui voulait épouser sa sœur Yamina et du châtiment divin qui s’était  abattu sur eux et sur ceux qui avaient cautionné leur crime par leur présence à leurs côtés.

 

Sa…source d’inspiration

 

La plupart des légendes du Maghreb sont imprégnées d’influences  religieuses. Celle de hammam el meskhoutine n’échappe pas à cette règle. Et on ne peut s’empêcher de voir des similitudes avec  Sodome  et Gomorrhe, deux villes, que les historiens des religions situent             entre la Palestine et la Jordanie , au sud la Mer Morte , et dont les habitants s’adonnaient à toutes sortes de débauche sexuelle dont   la sodomie et l’homosexualité, et que Dieu a punis en faisant  s’abattre sur eux un déluge de feu et de souffre qui avait tout  réduit en cendres.             A l’endroit où jadis s’étendaient des terres fertiles et  verdoyantes, il ne reste plus que des collines de cendres et des roches sur lesquelles rien ne pousse. Même la Mer qui se trouvait

là, est ..morte et contient plus de sel qu’il n’y en a ailleurs dans   les autres mers.

Dans la Bible et le Coran, on lit que Dieu a permis à Loth, un homme   vertueux, d’avoir la vie sauve avec sa femme et ses deux filles, à condition de quitter Sodome et Gomorrhe sans jamais se retourner.  Loth et ses deux filles parvinrent à satisfaire cette condition mais             son épouse ne put s’empêcher de se retourner pour voir le déluge de   feu tombant du ciel et aussitôt elle fut transformée en statue de   sel. Dans la légende de Hammam El meskhoutine, il y a eu également des survivants, ce sont les  personnes qui ont quitté le village pour ne             pas VOIR le châtiment qui allait s’abattre sur ceux qui avaient fait  le choix de cautionner l’horreur.

 

Cette légende s’inspire aussi peut-être de la mythologie grecque que les habitants de l’antique Guelma ont dû entendre en leur qualité de  Méditerranéens, tout comme les Grecs. Cette influence  a trait au  mythe de  Méduse. Une créature au physique fort agréable mais que    Athéna, une déesse de la mythologie grecque, avait enlaidie pour se venger d’elle en transformant ses nattes de cheveux en serpent. Mais le plus intéressant est de savoir que Méduse fait partie de la race des Gorgones qui ont la particularité de transformer en statues de pierres tous ceux qui ont le malheur de les regarder. D’où viennent  ces Gorgones ? Selon la mythologie grecque, les Gorgones sont le fruit d’une liaison incestueuse entre Keto (une déesse ) et Forcys… son frère.

 

Les géologues qui ont examiné les cascades de Hammam meskhoutine   sont unanimes pour dire que cette formation géologique est due des écoulements d’eau à très grande teneur en substances organiques et   autres sels minéraux. Des substances qui sortent au départ dans un

état proche du liquide et qui se solidifient à l’air libre pour   prendre les formes que l’on connaît. Quant aux silhouettes humaines   et animales que l’on pense entrevoir dans la roche, elles sont le   fruit de l’imagination, un peu comme ces créatures que l’on croit voir lorsqu’on contemple l’amoncellement des nuages noirs avant un   La différence est que ces nuages disparaissent et on n’a pas le  temps de leur attribuer des histoires…Ce n’est pas le cas, des             cascades de Hammam El meskhoutine qui sont là depuis très longtemps.  Au point d’avoir permis la naissance d’une légende    moralisatrice….Très utile de nos jours, à une époque où l’immoralité  semble s’imposer. Et quand une morale de bon aloi “asservit” ainsi  le mythe et la légende, on ne peut qu’y adhérer. Non?

          Y.B

 

 

Note :

 

(*)  En fait, la peur de l’inceste a toujours obsédé les sociétés. C’est pour cela qu’avait été autrefois instauré l’exogamie, qui  interdisait des mariages à l’intérieur de la tribu. Mais L’histoire  des grandes civilisations est allée à l’encontre de ce progrès «primitif » puisqu’on y rencontre des cas d’unions incestueuses entre   frères et sœurs et parents par filiation. Les plus célèbres sont  celles de l’Egypte antique et de Rome. On raconte en effet, que la célèbre Cléopâtre avait épousé ses deux frères pour, semble-t-il respecter le testament de son père qui             voulait que le trône soit partagé entre son fils aîné et sa fille. Ramses II avaient eu des rapports intimes avec deux de ses filles  avec qui il avait même eu des enfants.

 

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