
Le Nigeria s’est lancé dans l’un des projets d’infrastructures les plus ambitieux de son histoire : la construction d’une autoroute littorale de 700 kilomètres reliant Lagos, au sud-ouest, à Calabar, près de la frontière camerounaise. Ce chantier, estimé à plus de 11 milliards de dollars, doit être achevé en 2028 et constitue une vitrine politique pour le président Bola Tinubu, qui espère briguer un second mandat en 2027.
Par Rihab Taleb
Présentée comme une révolution des transports, cette coastal road (route côtière) est censée stimuler le tourisme, dynamiser l’économie locale et créer des milliers d’emplois. Mais derrière les promesses, les inquiétudes sont nombreuses. Le projet, confié à la société Hitech des frères Chagoury, proches du chef de l’État, traverse des zones particulièrement vulnérables au changement climatique. Le littoral nigérian est déjà confronté à une érosion rapide : une étude scientifique publiée en 2022 a montré que 89 % des côtes de Lagos ont reculé de près de trois mètres par an entre 1973 et 2019. Les prévisions du GIEC indiquent que le réchauffement climatique pourrait dépasser trois degrés d’ici 2100, entraînant une élévation du niveau des mers supérieure à 0,6 mètre. Dans ce contexte, l’autoroute apparaît fragile, voire menacée dès sa mise en service. L’écologiste Nnimmo Bassey n’hésite pas à qualifier le projet de déni climatique.
L’étude d’impact environnemental réalisée en 2024 par le cabinet Natural Eco Capital minimise pourtant les risques, affirmant qu’une hausse de 0,5 mètre du niveau de la mer n’aurait pas d’incidence sur l’autoroute. Elle recommande la construction de digues et la plantation de mangroves pour limiter l’érosion, mais sur les premiers tronçons, aucune de ces mesures n’a été mise en œuvre. Pendant ce temps, des villages côtiers comme Ayetoro, dans l’État d’Ondo, sont déjà engloutis par les vagues. Les habitants de Mosherel Kawga, près du tracé de la route, racontent que la mer s’est rapprochée de plusieurs centaines de mètres en vingt ans.
Certains se réjouissent de l’arrivée de l’autoroute qui désenclave leur communauté, mais beaucoup craignent d’être expulsés de leurs terres ancestrales. Le projet menace aussi la biodiversité. Dans l’État d’Akwa Ibom, l’autoroute doit traverser la forêt protégée de Stubbs Creek, un haut lieu de biodiversité qui abrite des espèces animales rares et joue un rôle crucial dans la protection du littoral. La Nigerian Conservation Foundation rappelle que le pays a déjà perdu près de 90 % de sa couverture forestière en trente ans. Selon l’universitaire Joel Benson, la destruction de Stubbs Creek pourrait générer 3,5 millions de tonnes de CO2, soit 0,6 % des émissions annuelles du Nigeria, transformant cette forêt de puits de carbone en source d’émissions.
Le coût de ces émissions est évalué à plus de 550 millions de dollars selon les prix du carbone fixés par la Banque mondiale. Les ONG locales, comme Policy Alert, demandent un reroutage de l’autoroute pour éviter la forêt. Elles rappellent que les communautés du delta du Niger souffrent déjà depuis des décennies de la pollution liée au pétrole et au gaz, et que la disparition des mangroves accentuerait encore leur vulnérabilité. Global Mangrove Watch estime que près de 2 % des mangroves nigérianes ont déjà disparu.
Le projet d’autoroute Lagos-Calabar au Nigeria présente de graves risques environnementaux : destruction d’habitats naturels, menace sur la biodiversité, émissions massives de CO₂ et aggravation de l’érosion côtière. Ces impacts rappellent d’autres grands projets d’infrastructures dans le monde qui nuisent à l’environnement, comme certaines autoroutes en Amazonie ou les barrages géants en Asie.
Dans le monde, plusieurs projets d’infrastructures ont déjà provoqué des dégâts environnementaux majeurs. En Amazonie, la construction d’autoroutes et de routes secondaires a accéléré la déforestation, fragmenté les habitats et favorisé l’exploitation illégale des ressources. En Asie, par exemple, des barrages géants comme celui des Trois Gorges en Chine ont entraîné la disparition d’écosystèmes entiers, déplacé des millions de personnes et modifié durablement les cours d’eau. En Indonésie, l’urbanisation rapide de Jakarta et les projets de digues géantes pour lutter contre la montée des eaux menacent les mangroves et accentuent la pollution marine. Ces exemples montrent que les grands projets d’infrastructures, lorsqu’ils ne tiennent pas compte des réalités climatiques et écologiques, peuvent avoir des conséquences irréversibles.
Les conséquences sociales du projet sont tout aussi préoccupantes. De nombreux villages situés le long du tracé craignent des expropriations. Les habitants redoutent de perdre leurs terres ancestrales, souvent sans compensation suffisante, et d’être relogés loin de la mer, ce qui compromettrait leurs activités de pêche. Dans certains endroits, des hôtels de luxe commencent déjà à sortir de terre, annonçant une transformation radicale du littoral, au bénéfice des investisseurs mais au détriment des communautés locales.
R.T.
