Le recueil réapparaît au xive siècle sous la forme d’un manuscrit d’origine syrienne contenant, cette fois-ci sous le titre des Mille et une nuits, un ensemble recomposé de contes.
Par Katia Zakharia
En effet, aux contes d’origine indo-persane, se sont ajoutés au fil du temps, de la narration et de la circulation du corpus, des contes bagdadiens et des contes cairotes. Ce processus de recomposition est facilité par deux données : les contes s’insèrent dans l’histoire-cadre (celle de Shéhérazade) qui constitue une manière de matrice élastique et le récit procède d’un double découpage ; un découpage en nuits, le matin venant interrompre le contage ; et un découpage en contes, chaque conte constituant une entité « autonome ». La résurgence au xive siècle du corpus écrit, dont les traces avaient disparu, et la nature de la langue dans laquelle il est composé permettent d’affirmer que ce support constituait le vecteur d’une transmission qui se faisait surtout oralement. La notation des contes s’apparentait vraisemblablement aux aide-mémoire ou précis, au service du conteur qui assurait la performance.
Par un heureux hasard, Antoine Galland (1646-1715), lorsqu’il entreprit, il y a trois siècles, sa traduction des contes, eut entre les mains, entre autres, ce manuscrit qui se trouve également être le seul manuscrit des Nuits à avoir fait l’objet d’une édition critique.
Les Mille et une nuits, du récit oral souterrain au canon imprimé
Parue entre 1704 et 1717, la traduction de Galland, dont le succès fut foudroyant en Europe, a joué un rôle déterminant dans la destinée des Nuits. Non seulement en leur donnant une notoriété qui ne s’est pas démentie depuis, mais aussi, et sans doute davantage, en les faisant basculer franchement dans l’espace de l’écrit et en leur donnant leur forme « définitive ». La traduction de Galland allait en effet induire une nouvelle et décisive recomposition du texte arabe.
Car Galland, tout en traduisant les Nuits d’après le manuscrit mentionné plus haut, va incorporer dans sa traduction d’autres contes orientaux, extérieurs au manuscrit, en les ancrant dans l’histoire-cadre et en les soumettant au découpage par nuits. Galland produit donc une version en langue française des contes qui est un montage. Centré sur le manuscrit des Nuits (lui-même constitué en partie, comme on l’a vu, de contes successivement incorporés dans l’histoire-cadre), ce montage est élaboré à partir de divers documents écrits et oraux et rendu possible par le procédé d’enchâssement caractérisant le recueil. Paradoxalement d’ailleurs, ce sont les contes autonomes, transformés en séquences des Nuits, qui sont aujourd’hui les plus célèbres de par le monde : les « Voyages de Sindbad », « Ali Baba et les quarante voleurs » ou « Aladin et la lampe merveilleuse ».…
Par un remarquable effet de feed-back, ce corpus imprimé en langue française, fait de contes traduits de l’arabe dont ceux du corpus le plus ancien des Mille et une nuits, devient le corpus de référence pour définir l’ouvrage lui-même. La collecte et la collation des manuscrits ou, plus tard, les éditions imprimées du texte arabe, entreprendront désormais, le plus souvent, par divers bricolages, de conformer le texte arabe des Nuits au contenu de la traduction de Galland. La traduction de Galland génèrera par voie de conséquence un nouveau corpus en langue arabe, bien plus volumineux que le précédent, incluant les contes qu’y a introduits le traducteur. Alors que le manuscrit le plus ancien parlait de « mille et une nuits » dans le sens de « beaucoup de nuits » (il inclut de fait cent soixante-deux nuits seulement), la « machine à raconter » (Todorov) va peu à peu étendre le nombre des nuits durant lesquelles Shéhérazade conjure la mort par le contage à « mille et une » au sens propre. Le nombre total de contes passera avec le temps de trente-huit contes (une douzaine de contes principaux, incluant à leur tour des contes enchâssés) à cent vingt-deux !
Ainsi, un ouvrage écrit d’origine indienne, traduit en persan puis en arabe au viiie siècle, circule d’abord sous forme écrite puis, rapidement, sous forme mixte, orale et écrite, la première prenant le pas opportunément et massivement, sur la seconde. La traduction par Galland, au xviiie siècle, de la version la plus ancienne qui nous soit parvenue et qui date du xive siècle, augmentée et enrichie de nouveaux contes, aboutit à la fabrication d’un nouveau corpus écrit en arabe, incluant l’ensemble des contes traduits, quelle que soit leur origine, comme s’ils appartenaient tous à l’original. L’absence d’allusions au recueil dans les sources écrites savantes après le xiie siècle, période avant laquelle il y était au demeurant à peine évoqué, sans que cela n’ait porté atteinte à la continuité de sa présence, attestée par sa résurgence, confirment l’enchevêtrement de l’oralité et d’une écriture littéraire populaire, ne répondant pas aux canons de l’esthétique officielle ni à ses exigences puristes en matière de langue. Cette tradition orale tendra à se résorber progressivement, comme en parallèle avec « l’inflation » du corpus écrit suite à la traduction de Galland.
Le succès de la traduction de Galland entraîne une véritable chasse aux manuscrits, accompagnée de son lot prévisible de forgeries et de tarifs exorbitants. Il transforme également, quoique avec un certain décalage, le regard porté par l’élite arabe sur ces contes, jusque-là peu considérés. C’est seulement en 1835, soit cent trente ans après la parution du premier volume de la traduction Galland, que la célèbre imprimerie égyptienne de Bûlâq fera paraître une édition imprimée du texte arabe des Nuits, la plus répandue depuis. L’édition de Bûlâq est la première édition des Nuits faite dans un pays arabe, mais n’est pas la première édition du texte arabe. Elle a été précédée par celle, pionnière, dite « première édition de Calcutta » (parue entre 1814 et 1818), puis par le lancement, en 1830, de la deuxième édition de Calcutta (achevée en 1842). Surtout, l’édition Bûlâq fut concurrencée par l’édition de Breslau, commencée, comme elle, en 1835 par l’orientaliste Maximilien Habicht et poursuivie à sa mort par son disciple Heinrich Fleischer. Considérée un temps comme l’édition de référence, l’édition de Breslau se révéla être une belle supercherie littéraire, l’un de ces nombreux désordres exquis liés au passage des Nuits de l’orature à l’écriture. Habicht affirmait avoir fondé son édition sur le « manuscrit de Tunis », intégral et complet, qu’il avait édité en l’état, se démarquant ainsi des autres éditions du texte arabe, faites parfois de bric et de broc, adaptées, censurées, remaniées. Voulant étudier le « manuscrit de Tunis », l’orientaliste britannique Duncan Mac Donald établissait, en 1909, que ledit manuscrit était un composite, fait lui aussi de fragments de diverses sources et origines, reliés entre eux par des « rustines » rédigées par Habicht lui-même !
Quoiqu’il en soit, cette activité autour des Nuits signale les processus par lesquels elles ont été transformées, sur deux siècles, d’œuvre orale populaire et souterraine en monument écrit de la littérature mondiale. Dans ce sens, aujourd’hui, il n’est plus guère possible de croiser des conteurs professionnels qui racontent, « performent », des extraits des Nuits. Déjà, au xixe siècle, visitant Le Caire, Edward Lane, premier traducteur en anglais de l’ouvrage, mais aussi pionnier dans les études d’anthropologie, se plaignait de la rareté et du coût des manuscrits des Nuits ; il précisait aussi que les conteurs ayant à leur répertoire des fragments de ces contes étaient bien moins nombreux que les ceux spécialisés dans d’autres traditions orales comme la geste hilalienne ou le Roman de Baybars. Désormais, les performances décrites par Susan Slyomovics dans « Performing A Thousand and One Nights in Egypt » ou par Margaret Mills dans « Alf Laylah Farsi in Performance : Afghanistan, 1975 » ne sont plus que des traces résiduelles, remarquables et émouvantes, d’une culture révolue.
K.Z (à suivre…)
