TRANSITION ÉNERGÉTIQUE // Entre Promesses mielleuses Et Fractures fielleuses

Coûts massifs, dépendances nouvelles, subventions permanentes : la bascule vers le solaire, l’éolien et l’électrique promet un avenir propre. Mais à quel prix pour les États, les citoyens et la souveraineté industrielle ? Réflexion sur une mutation qui bouscule l’économie autant que le climat.

Par Chaïmaa Sadou

La transition énergétique n’est plus un slogan. Depuis 2018, les investissements mondiaux dans les renouvelables, les réseaux, le stockage, l’hydrogène et l’électrification des transports n’ont cessé de grimper. L’édition 2025 du Global Landscape of Energy Transition Finance de l’IRENA et de CPI confirme des montants record en 2024, avec une couverture élargie aux chaînes d’approvisionnement pour réduire les dépendances aux importations. Derrière les gigawatts installés, quatre grandes questions hantent pourtant les ministères, les usines et les ménages. La rentabilité est-elle réelle ? Change-t-on simplement de maître ? Le citoyen peut-il suivre ? Le marché tient-il debout sans l’argent public ?

Le mirage de la rentabilité

Pour un État, passer au vert coûte d’abord très cher. Une centrale solaire ou un parc éolien s’achète à prix fort : turbines, panneaux, onduleurs, raccordement. Vient ensuite l’entretien. Contrairement au pétrole, le vent et le soleil ne se stockent pas. Il faut des batteries, des réseaux intelligents, des interconnexions. L’IRENA note que les investissements doivent désormais couvrir non plus seulement la production, mais aussi les grilles, le stockage et l’efficacité énergétique.

À cela s’ajoute le casse-tête du recyclage. Une éolienne vit 20 à 25 ans. Ses pales, en matériaux composites, finissent encore trop souvent enfouies. Les panneaux solaires contiennent argent, silicium, verre. Leur démantèlement coûtera des milliards dès 2035. Aujourd’hui, les filières industrielles de recyclage sont naissantes. Les États qui financent l’installation devront demain financer le démontage. En Algérie, le programme de 15 000 MW solaires d’ici 2035 pose déjà la question : qui recyclera les 30 millions de panneaux en fin de vie ? Sans usine locale, la facture sera exportée, en devises.

Pourtant, parler d’« hémorragie sans fin » serait inexact. Le coût actualisé de l’électricité solaire et éolienne a chuté de plus de 80 % en dix ans. Dans beaucoup de pays, produire un mégawattheure renouvelable revient déjà moins cher que le charbon ou le gaz. Le problème n’est pas le prix de production, mais le prix du système : stockage, flexibilité, démantèlement. L’investissement est productif à long terme si la planification intègre tout le cycle de vie. Il devient un gouffre si chaque gouvernement lance ses projets sans filière locale de maintenance ni plan de recyclage. Les zones humides du Tell, comme le lac Tonga ou la Macta, subissent déjà la pression des lignes à haute tension et des centrales. Un parc mal implanté peut détruire autant de biodiversité qu’il permet de réduire d’émissions de CO₂. L’arbitrage écologique est aussi financier.

La nouvelle géopolitique du business

Hier, l’OPEP tenait le robinet du pétrole. Aujourd’hui, la carte des dépendances se redessine autour de six minerais : lithium, nickel, cobalt, cuivre, graphite et terres rares. La Chine produit ou raffine une part écrasante de ces ressources. En 2025, elle détenait environ 22 fois plus de réserves de terres rares que les États-Unis et domine la chaîne des batteries, du spodumène australien au lithium raffiné.

Le Zimbabwe, premier producteur africain de lithium, a interdit l’export de minerai brut en 2026 pour forcer la transformation locale. Résultat immédiat : les prix chinois du lithium ont bondi de plus de 6 % en une séance. Le pays veut lancer sa première usine de sulfate de lithium, pour capter la valeur ajoutée. La Chine, elle, a annoncé 30 millions de tonnes de nouvelles réserves au Sichuan, devenant numéro deux mondial derrière le Chili.

Le Danemark règne sur l’éolien offshore, l’Indonésie sur le nickel, la RDC sur le cobalt. On remplace donc une dépendance au pétrole par une dépendance aux métaux. Sauf que ces métaux sont plus concentrés géographiquement et que leur raffinage est ultra-technologique. La sécurité énergétique devient une sécurité minérale. Les pays du Golfe, champions du solaire, l’ont compris : ils investissent à l’étranger pour sécuriser lithium, cobalt et nickel, mais les analystes rappellent que « l’argent achète l’accès, pas le contrôle ». Sans industrie de raffinage et sans recyclage massif, la souveraineté reste partielle. La transition crée de nouveaux monopoles, plus discrets que ceux du pétrole, mais tout aussi stratégiques. L’Algérie, riche en silicium et en soleil, peut éviter le piège en développant le raffinage du quartz et la fabrication locale de panneaux. Sinon, elle importera ses « barils verts » comme elle importait son essence raffinée.

Le consommateur pris au piège

Pour le citoyen, la transition a un visage concret : la pompe à chaleur à installer, la voiture électrique à acheter, la facture d’électricité qui change. Or toutes ces technologies dépendent des mêmes métaux critiques. Quand le Zimbabwe ferme ses exportations ou que la demande triple d’ici 2040, le prix des batteries suit.

En Europe, les aides à l’achat d’un véhicule électrique peuvent dépasser 5000 euros. Sans elles, la citadine électrique reste 30 % plus chère que son équivalent thermique. Même logique pour la rénovation : isoler un logement ou poser des panneaux coûte plusieurs années de salaire moyen. Résultat, la transition risque de devenir un marqueur social. Ceux qui peuvent investir aujourd’hui économiseront demain sur l’énergie. Ceux qui ne peuvent pas subiront la hausse du carbone, des taxes et des carburants. Dans nos wilayas du Sud, où le climatiseur est vital six mois par an, un kilowattheure solaire mal compensé creuse l’écart entre villas équipées et foyers précaires.

Éviter la fracture suppose trois leviers. D’abord, des filières de seconde vie et de recyclage pour faire baisser le prix des batteries. Ensuite, des solutions locatives : batteries en leasing, autoconsommation collective, réseaux de chaleur. Enfin, une fiscalité qui redistribue : utiliser la taxe carbone pour financer l’équipement des ménages modestes. Sans cela, le « luxe vert » opposera les centres-villes électrifiés aux périphéries thermiques. La transition ne peut pas être punitive. Elle doit être inclusive, sinon elle sera rejetée. Les oiseaux migrateurs qui traversent le Sahara vers nos zones humides ne trient pas les classes sociales. Mais la facture, elle, ne fait aucune distinction.

L’économie sous perfusion

Dernier tabou : les subventions. Aucune énergie n’a émergé sans soutien public. Le nucléaire français, le gaz de schiste américain, le pétrole offshore norvégien ont tous été amorcés par l’État. Le renouvelable ne fait pas exception. La différence, c’est l’échelle. Pour tenir les objectifs climatiques, l’IRENA estime qu’il faut multiplier les investissements annuels. D’où des crédits d’impôt, des tarifs garantis, des prêts bonifiés.

Ces aides masquent-elles des coûts réels ? Oui, en partie. Construire un électrolyseur d’hydrogène vert sans subvention n’est pas encore rentable. Stocker en batteries lithium pour lisser le solaire coûte toujours plus cher que démarrer une turbine à gaz. Mais l’histoire industrielle montre que la subvention crée le volume, et le volume fait chuter les coûts. Le solaire l’a prouvé. L’Algérie subventionne encore l’électricité à 70 %. Passer au solaire sans réformer le tarif, c’est subventionner la subvention. Le vrai coût apparaîtra quand l’État devra choisir : maintenir l’aide ou la transférer aux renouvelables.

Le danger serait de pérenniser la perfusion. Un marché mature, c’est quand le prix payé par le citoyen reflète le coût complet, recyclage inclus, sans aide. On n’y est pas. L’éolien et le solaire s’en approchent. L’hydrogène, le captage de carbone, le stockage de longue durée en sont loin. La maturité viendra quand les appels d’offres se feront sans soutien et quand les industriels financeront le recyclage dès la conception. Les États doivent donc programmer l’extinction progressive des aides, sous peine de créer une industrie assistée.

La transition énergétique n’est ni un miracle ni une escroquerie. Elle est un chantier d’infrastructure aussi lourd que l’électrification du XXe siècle. Elle déplace les dépendances du puits de pétrole vers la mine de lithium, du baril vers la batterie. Elle peut être rentable si l’on pense cycle de vie, souveraine si l’on investit dans le raffinage et le recyclage, juste si l’on protège les plus fragiles, mature si l’on prépare la fin des subventions. Le vent et le soleil sont gratuits. Les transformer en lumière, en froid, en mobilité pour tous, ne l’est pas.

Autre angle mort : l’eau. Les panneaux solaires demandent un nettoyage régulier – jusqu’à 10 000 litres par mégawatt et par an. Dans les régions arides, cette eau entre en concurrence directe avec l’agriculture et les zones humides. À Ghardaïa ou Ouargla, chaque goutte qui lave un capteur est une goutte qui ne va pas aux palmiers ou aux oiseaux migrateurs des chotts. Aux États de bâtir, non un mirage, mais un modèle. Car protéger le climat, c’est aussi protéger les zones humides où nichent les flamants roses et où s’arrêtent les cigognes. L’énergie propre ne vaut que si l’eau reste propre.

C.S

admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Next Post

Clôture hier du 12e Forum africain de l'investissement et du commerce / Mise en valeur du rôle moteur de l’Algérie dans l’intégration économique africaine

lun Mai 11 , 2026
        Les travaux de la 12e édition du Forum africain de l’investissement et du commerce (AFIC 12) se sont achevés dimanche à Alger en mettant en lumière la place stratégique de l’Algérie dans l’appui à l’intégration économique du continent et le renforcement des partenariats de développement en […]

ENTRE NOUS

Quotidien national d’information

Edité par EURL Rocher du Faucon

Directeur de Publication: Nasser MOUZAOUI

Adresse: Maison de la presse, 1, rue Bachir Attar, Place du 1er Mai, Alger-Algérie.

E.MAIL: entrenousdz2020@gmail.com