Au Pérou, la police a arrêté l’un des quatre hommes condamnés pour l’assassinat, en 2014, de quatre dirigeants ashaninka opposés à l’exploitation forestière illégale. L’affaire « Saweto » a marqué l’histoire des luttes environnementales en Amazonie. Cette arrestation intervient dans un contexte où les défenseurs de la nature font face à une violence croissante, liée aux intérêts économiques autour de la forêt.
Par Chaimaa Sadou
Lundi matin, dans le département d’Ucayali, frontalier du Brésil, la police péruvienne a mis fin à plus d’un an de cavale pour José Carlos Estrada. L’homme de 61 ans figure parmi les quatre individus reconnus coupables du meurtre de quatre dirigeants autochtones ashaninka en 2014, dans l’une des affaires les plus emblématiques des violences contre les défenseurs de l’environnement en Amazonie péruvienne. L’interpellation a eu lieu dans une zone reculée, difficile d’accès, où les autorités soupçonnent depuis longtemps des activités liées au trafic de bois et aux réseaux criminels opérant entre les deux pays. Estrada était recherché depuis août 2025, après avoir pris la fuite à l’annonce de sa condamnation.
Selon une source proche de l’enquête, Estrada vivait sous une fausse identité depuis son évasion, se faisant passer pour un agriculteur local. C’est un signalement anonyme, transmis via une ligne téléphonique dédiée, qui a permis aux forces de l’ordre de le localiser. La récompense de 14 700 dollars offerte par le ministère de l’Intérieur n’a pas encore été réclamée, l’informateur ayant souhaité garder l’anonymat par crainte de représailles.
L’affaire remonte à septembre 2014, lorsque quatre leaders de la communauté de Saweto — Edwin Chota, Jorge Ríos, Leoncio Quintisima et Francisco Pinedo — ont été abattus alors qu’ils tentaient de rejoindre leur village, au cœur de la forêt tropicale. Tous appartenaient à l’ethnie ashaninka, l’un des plus grands groupes autochtones du Pérou, et avaient porté, durant des années, une lutte déterminée contre la déforestation illégale. Leur combat, d’abord ignoré, avait fini par attirer l’attention d’organisations internationales, tant les preuves qu’ils présentaient étaient accablantes : arbres coupés sans permis, concessions attribuées de manière irrégulière et menaces répétées contre les habitants de Saweto.
L’or vert
Les quatre hommes dénonçaient également la présence de groupes armés non officiels, engagés dans l’extraction illégale de bois tropicaux, notamment le shihuahuaco et le cumaru, très prisés pour la fabrication de meubles ou de parquets. Ces essences, qui mettent parfois plus d’un siècle à atteindre leur maturité, sont surnommées « l’or vert » de l’Amazonie. Sur les marchés internationaux, ces essences se négocient à prix d’or. Plusieurs enquêtes menées par des ONG, dont Global Witness, confirment que ce commerce s’accompagne systématiquement de corruption locale, de falsification de documents et d’intimidation envers les communautés vivant sur ces territoires.
La condamnation prononcée en août 2025 — 28 ans et 3 mois de prison pour José Carlos Estrada, Hugo Soria et les frères Josimar et Segundo Atachi — avait été accueillie comme une décision historique au Pérou, un pays où les crimes contre les défenseurs de l’environnement restent souvent impunis. Mais la fuite immédiate des condamnés avait montré les limites de l’État face à des réseaux puissants et implantés depuis longtemps dans la région. L’arrestation d’Estrada redonne aujourd’hui de l’espoir aux familles des victimes et aux organisations qui réclament justice depuis plus d’une décennie.
Parmi les victimes, Edwin Chota était devenu une personnalité respectée au-delà des frontières péruviennes. Parlant couramment espagnol et portugais, il dialoguait régulièrement avec des journalistes, des ONG et des représentants d’États voisins. Son visage avait été associé à la défense de l’Amazonie, et plusieurs médias internationaux lui avaient consacré des reportages. Avant sa mort, il avait adressé plus d’une dizaine de plaintes aux autorités péruviennes, demandant la reconnaissance officielle des terres de Saweto et la protection des habitants. Aucune mesure de sécurité efficace n’avait été adoptée, malgré les menaces explicites qu’il recevait.
Les violences commises contre des militants comme Chota ne sont pas isolées. Le Pérou figure, depuis plusieurs années, parmi les pays les plus dangereux pour les défenseurs de l’environnement. Selon l’organisation Global Witness, au moins 54 militants ont été tués depuis 2012 dans le pays, plus de la moitié étant des membres de peuples autochtones. Ces chiffres, encore inférieurs à ceux du Brésil, de la Colombie ou du Honduras, montrent néanmoins une tendance inquiétante : la multiplication des conflits autour des ressources naturelles.
Les secteurs économiques les plus liés à ces violences sont bien connus des enquêteurs et des organisations de défense des droits humains. En premier lieu, l’exploitation forestière illégale, dont les profits sont si élevés qu’elle attire des groupes criminels organisés. Le bois précieux peut atteindre, sur certains marchés, des valeurs proches de celles de métaux rares. En deuxième lieu, l’exploitation minière, en particulier l’orpaillage clandestin, provoque des dégâts environnementaux majeurs et entraîne souvent des affrontements avec les communautés locales. Le mercure utilisé dans ces mines empoisonne les rivières et menace directement la santé des habitants, surtout des enfants. Enfin, l’expansion agricole non régulée, notamment pour la culture du palmier à huile ou l’élevage intensif, pousse certains acteurs à s’approprier des terres autochtones, parfois de manière violente.
Des cas comparables à celui de Saweto existent dans de nombreuses régions du monde. Au Honduras, l’assassinat en 2016 de Berta Cáceres, militante lenca opposée à un projet hydroélectrique, avait déclenché une vague d’indignation internationale. Au Brésil, plusieurs leaders indigènes ont été tués ces dernières années pour avoir repoussé des envahisseurs sur leurs terres. En Colombie, des défenseurs afro-descendants et autochtones sont régulièrement ciblés par des groupes armés. Ces drames montrent à quel point la défense de l’environnement est devenue, dans certaines régions, une activité à haut risque.
Protéger l’environnement pour le bien-être enfants*
Cette violence a des répercussions concrètes jusque dans les salles de classe. Les ONG locales rappellent que la protection de l’environnement ne peut être dissociée du bien-être des communautés, et particulièrement de leurs enfants. Dans plusieurs villages amazoniens, les enseignants observent que les élèves ont des difficultés à se concentrer lorsqu’ils souffrent de malnutrition ou d’une alimentation insuffisante en protéines. Une bonne alimentation est essentielle pour la mémorisation, la capacité à suivre les cours et la croissance. Dans des zones où les activités illégales perturbent la chasse, la pêche ou les cultures, les familles peinent parfois à garantir à leurs enfants des repas équilibrés. L’éducation, déjà fragilisée par le manque d’infrastructures, l’est encore davantage par l’insécurité et par l’appauvrissement des ressources naturelles.
Dans les écoles de la région d’Ucayali, des associations comme l’UNICEF ont mis en place des cantines scolaires pour pallier les carences alimentaires. Les enseignants témoignent : un enfant qui mange correctement le matin retient mieux ses leçons, participe davantage et réduit les risques de décrochage. La disparition des ressources forestières liée aux activités illégales prive directement ces cantines de poisson, de fruits ou de gibier, compromettant ainsi l’avenir scolaire de toute une génération.
Les associations de défense des droits autochtones insistent sur ce point : protéger les militants de l’environnement, c’est aussi protéger les générations futures. Lorsque des leaders communautaires sont assassinés, ce ne sont pas seulement des voix qui s’éteignent, mais aussi des connaissances ancestrales, un mode de vie, une capacité à transmettre des savoirs sur la forêt, les plantes médicinales ou les cycles de la nature. La disparition de figures telles que Chota affecte profondément l’organisation des villages et affaiblit leur résistance face aux pressions extérieures.
L’arrestation de José Carlos Estrada ne résout pas toutes les questions liées à l’affaire Saweto, mais elle constitue une étape importante dans un long processus judiciaire et humain. Trois hommes restent en fuite, et plusieurs ONG demandent au gouvernement péruvien de renforcer les dispositifs de protection pour les communautés menacées, comme le recommande régulièrement la Commission interaméricaine des droits de l’homme (CIDH). La région d’Ucayali, malgré sa biodiversité exceptionnelle, demeure l’une des plus exposées aux activités criminelles. Les autorités promettent désormais d’intensifier la surveillance et de collaborer davantage avec les organisations autochtones.
L’affaire Saweto reste un symbole fort des violences subies par ceux qui défendent la forêt amazonienne. L’arrestation d’un des condamnés rappelle l’importance de poursuivre les efforts pour garantir justice et sécurité aux communautés autochtones. Dans un contexte où les pressions économiques s’intensifient et où les défenseurs de l’environnement sont de plus en plus menacés, protéger la forêt revient aussi à protéger les habitants, leurs enfants et les savoirs qu’ils transmettent. La préservation de l’Amazonie, essentielle pour l’équilibre climatique mondial, dépend autant de la justice que du respect des droits humains.
C.S
