En Afrique de l’Ouest, la pêche illégale et les pratiques massives au‑delà des quotas autorisés fragilisent la sécurité alimentaire et l’économie régionale. Au premier semestre 2026, plusieurs initiatives politiques, sociales et opérationnelles ont vu le jour pour endiguer ce fléau. Entre coopération régionale, surveillance maritime et mobilisation citoyenne, la lutte s’organise face à un phénomène qui coûte des milliards et menace l’avenir des communautés.
Par Chaïmaa Sadou
L’océan ouest-africain s’épuise, menaçant les espoirs de millions de personnes qui dépendent directement de ses ressources pour se nourrir et vivre. En Afrique de l’Ouest, la pêche illicite, non déclarée et non réglementée, communément appelée pêche INN, représente désormais jusqu’à 40 % des captures totales, selon les données de la Commission sous-régionale des pêches (CSRP). Cette exploitation coûte chaque année plus de 2,3 milliards de dollars à la région. Mais au-delà des chiffres macroéconomiques, c’est une crise humaine et sociale sans précédent qui se dessine sur les côtes.
La pêche illégale inquiète à juste titre les experts, les gouvernements et les citoyens, car elle ne se résume pas seulement à des navires pirates agissant sans licence. Elle englobe également la pêche légale mais massive, pratiquée par de grands chalutiers industriels qui dépassent sciemment les quantités autorisées. Cette surexploitation destructrice épuise les stocks de poissons à une vitesse supérieure à leur rythme naturel de reproduction. Les conséquences sont immédiates : les pêcheurs artisanaux rentrent au port les filets vides, les prix augmentent sur les marchés locaux, et la sécurité alimentaire de populations entières se retrouve gravement compromise. Pour ces hommes de la mer, chaque sortie en mer devient une loterie : parfois les filets sont vides, parfois les prix du carburant dépassent la valeur de la pêche. Au-delà de l’urgence économique, c’est toute la chaîne alimentaire des populations côtières qui se trouve menacée.
Pêche et quotas
Pour comprendre la complexité de la gestion de nos océans, il convient d’observer le système des quotas, à l’image de celui établi à l’échelle mondiale autour de la pêche au thon. Les quotas de pêche sont des limites strictes de captures attribuées à chaque pays ou à chaque flotte pour une période donnée. Pour le thon, ces limites sont fixées par des organismes internationaux spécialisés, comme la Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (ICCAT). L’ICCAT regroupe plus de 50 pays membres, ce qui confère à ses décisions une portée internationale et un poids politique considérable. Ces instances réunissent des scientifiques, des experts maritimes et des représentants des gouvernements. Les quotas sont fixés en fonction de critères scientifiques précis, notamment l’état de santé des populations de poissons, le taux de renouvellement de l’espèce et l’impact environnemental des techniques de pêche utilisées.
Malheureusement, sur le terrain, ces quotas sont rarement respectés. Selon l’ICCAT, près de 30 % des thons débarqués dans l’Atlantique échappent aux quotas officiels. De nombreux navires trichent sur les volumes déclarés ou pêchent clandestinement. Les risques de ce non-respect sont dramatiques : l’effondrement total des stocks de poissons, l’extinction de certaines espèces et la ruine définitive de l’économie de la pêche, laissant des millions de travailleurs de la mer sans ressources.
La superstition au service de…l’écologie
Face à la rareté de la ressource, la nature développe parfois ses propres sanctuaires, protégés par la tradition ou par la géographie. C’est le cas, par exemple, d’une zone préservée située dans la région du bassin du Niger et du lac Tchad, à la frontière entre le Niger et le Nigeria. Dans cet espace aquatique spécifique, toute activité de pêche est strictement interdite par les communautés locales. Pour éloigner les curieux et les braconniers, des rumeurs persistantes entourent cet endroit, affirmant qu’il est peuplé de djinns ou de créatures mystiques prêtes à punir quiconque s’en approcherait.
Derrière ces croyances populaires et ces récits mystérieux se cache pourtant une réalité écologique vitale : cette zone interdite est un refuge naturel où les poissons peuvent se reproduire en toute tranquillité, loin des filets et de l’agitation humaine. Ce système traditionnel de mise en défens démontre que la préservation des zones de reproduction est essentielle pour repeupler les eaux environnantes, une leçon dont la pêche industrielle moderne devrait s’inspirer.
Cependant, la lutte pour la défense de l’environnement est un combat dangereux. Partout dans le monde, des défenseurs de la nature et de l’environnement sont menacés, et certains paient de leur vie leur engagement contre la destruction de la planète. Ces militants courageux se heurtent souvent à de puissants lobbies économiques qui protègent des intérêts financiers colossaux.
Généralement, il s’agit de lobbies travaillant pour des secteurs industriels bien précis : l’industrie agroalimentaire intensive, l’exploitation minière illégale, la déforestation commerciale pour le bois précieux, et bien sûr, la grande pêche industrielle transnationale. Ces secteurs n’hésitent pas à contourner les lois et à user de violence pour maintenir leurs profits, éliminant ceux qui dénoncent le pillage des forêts, des sols ou des fonds marins.
Surveiller les zones de pêche par satellite
C’est pour répondre à l’ensemble de ces défis vitaux que les acteurs ouest-africains ont décidé de réagir vigoureusement au cours du premier semestre 2026. Une véritable impulsion politique et sociale a pris forme avec l’adoption de la Déclaration de Dakar contre la pêche INN, le vendredi 13 février 2026. Portée par la société civile, des organisations de pêcheurs et la Fédération internationale des travailleurs du transport, cette initiative citoyenne demande une harmonisation des contrôles et une intégration de la pêche artisanale dans la gestion des océans. Sur le plan opérationnel, la Commission sous-régionale des pêches a coordonné l’opération « Espadon » du 9 au 22 février 2026, mobilisant les marines du Sénégal, de la Mauritanie, de la Gambie et du Cap-Vert.
Grâce aux technologies satellitaires, huit navires industriels en infraction ont été arraisonnés. De même, le Comité des pêches du Centre-Ouest du Golfe de Guinée a mené, du 6 au 12 avril 2026, une patrouille conjointe historique entre le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Liberia, permettant d’inspecter 89 navires et d’en intercepter quatre pour des violations flagrantes des réglementations.
L’Afrique de l’Ouest semble aujourd’hui engagée dans une nouvelle dynamique de lutte contre la pêche illicite. Les opérations conjointes menées au cours du premier semestre 2026 témoignent d’une volonté croissante de préserver les ressources halieutiques et de mieux protéger les communautés qui en dépendent. Reste désormais à transformer ces initiatives en mécanismes durables et efficaces, capables de renforcer la surveillance maritime, de faire respecter les réglementations et de préserver les stocks de poissons. Dans une région où la pêche demeure un pilier économique et alimentaire, l’enjeu est autant environnemental que social et stratégique pour les années à venir.
C.S