Promesse de productivité, mais aussi source de fatigue cognitive, l’essor des agents d’intelligence artificielle suscite autant d’enthousiasme que d’inquiétudes. Des études révèlent l’émergence d’un « brain fry », une surcharge mentale propre à l’ère numérique, qui touche particulièrement les développeurs et les créateurs. Malgré ces risques, la plupart des utilisateurs continuent de voir dans l’IA un apport globalement positif, appelant toutefois à un encadrement plus strict de son usage.
Par Yakout Abina
Après la révolution ChatGPT en 2022, l’année 2026 marque l’essor des agents d’intelligence artificielle, capables d’exécuter une multitude de tâches sur simple demande. Mais cette avancée technologique a un revers : loin de libérer du temps, elle impose aux utilisateurs une supervision constante, des prompts complexes à rédiger et des lignes de code interminables à analyser.
Le Boston Consulting Group (BCG) alerte sur un phénomène baptisé « AI brain fry », ou « cerveau cuit par l’IA ». Il s’agit d’une fatigue mentale liée à l’usage intensif et au pilotage permanent de ces outils, qui dépasse les capacités cognitives de nombreux usagers. Devenus chefs d’orchestre autant que producteurs, les utilisateurs doivent recadrer des armées d’assistants numériques, au risque de voir l’outil censé les aider se transformer en source d’épuisement.
« Les gens qui font des burn-out ne font pas qu’utiliser l’IA. Ils créent cent agents qu’ils doivent gérer en continu », a récemment écrit sur X Tim Norton, du cabinet NouvreLabs, spécialisé dans l’intégration de solutions d’intelligence artificielle.
Le Boston Consulting Group (BCG) nuance toutefois ce constat. Le terme burn-out, rappelle le cabinet, renvoie à une détresse profonde et à une perte de motivation. Or, son enquête menée auprès de 1 488 professionnels aux États-Unis montre une tendance inverse : le taux de burn-out diminue lorsque l’IA prend en charge des tâches répétitives.
Pour Ben Wigler, cofondateur de la start-up LoveMind AI, il s’agit néanmoins d’« un nouveau type de charge mentale ». Interrogé par l’AFP, il souligne : « Avec ces modèles, il faut faire du baby-sitting. » Une supervision constante qui transforme l’utilisateur en gestionnaire d’agents numériques, au risque d’épuiser ses capacités cognitives.
Pour l’heure, le phénomène de « brain fry » touche surtout les développeurs, la programmation étant l’un des terrains privilégiés d’application de l’intelligence artificielle. « L’ironie cruelle est que le code généré par IA nécessite un examen plus précautionneux que celui écrit par des humains », décrit l’ingénieur Siddhant Khare sur son blog.
Selon l’étude du Boston Consulting Group (BCG), les salariés concernés commettent 39 % d’erreurs majeures supplémentaires. « S’en remettre à des centaines de lignes de code écrites par de l’IA, c’est vraiment flippant, car il y a un risque de failles de sécurité ou simplement de ne pas comprendre tout le programme », témoigne Adam Mackintosh, également programmeur dans une entreprise canadienne.
À cette surcharge cognitive s’ajoute un coût financier. Ben Wigler rappelle que l’activation d’agents exige une puissance de calcul louée auprès des fournisseurs de cloud. « Si un modèle comprend mal une instruction et se lance dans une mission, c’est de l’argent jeté par la fenêtre », souligne-t-il.
La tentation d’aller toujours plus loin, quitte à perdre la notion du temps, accompagne souvent l’usage intensif de l’IA. « Beaucoup de créateurs d’entreprises travaillent tard le soir », confie l’entrepreneur, qui admet prolonger ses journées jusqu’à deux ou trois heures du matin, stimulé par la productivité offerte par les agents numériques. Adam Mackintosh se souvient avoir passé quinze heures d’affilée sur la mise au point d’une application, générant 25 000 lignes de code. « À la fin, je ne pouvais plus coder », raconte-t-il. « J’étais irritable et je ne voulais pas répondre aux questions qu’on me posait sur ma journée. »
Le phénomène ne touche pas que les informaticiens. Un musicien et professeur confesse lui aussi avoir du mal à décrocher : « Au lieu de mettre mon cerveau sur pause et de regarder une série à la télé, je vais finir ma soirée à essayer différentes choses avec l’IA. »
Malgré ces effets négatifs, l’IA apporte un solde jugé positif. Dans une étude publiée en mars dans la Harvard Business Review, le BCG recommande aux directions d’entreprise de fixer des limites claires à l’utilisation et à la supervision des outils pour chaque salarié. Ben Wigler, lui, reste toutefois sceptique : « Le fait de prendre soin de soi n’est pas vraiment une valeur qu’on retrouve dans les entreprises américaines. Je doute que cette hausse de productivité soit une bonne chose ou produise un résultat de qualité à long terme. »
Y.A
