Croyances populaires / Quand les organes du corps  humain sont  investis de pouvoirs abstraits

 

 

 

  S’il y a un domaine où les structures mentales  des hommes s’articulent de la même manière au point de donner naissance à des expressions quasiment identiques du point de vue sémantique, c’est bien celui qui a trait aux sentiments avec leurs deux pôles antinomiques : aimer et haïr. Qu’ils soient d’Asie, d’Afrique, d’Europe ou d’Amérique, nomades ou sédentaires, cultivateurs, chasseurs ou pêcheurs, les hommes se sont donné le mot pour décréter que les “domiciles” des sentiments sont le cœur et le foie. Il y lieu, cependant, de noter que le premier organe surpasse largement le second du point de vue de fréquence d’utilisation et du symbolisme.

 

Par Nasser Mouzaoui

 

Le cœur est repu ou affamé!

 

L’acte d’aimer est tellement lié au cœur que sur les banderoles des pacifistes ou les tee-shirt des jeunes les mots  ” amour ” et ” aimer ”  sont remplacés par un dessin représentant un cœur.

Lorsqu’un Algérien veut dire à sa bien-aimée qu’il l’aime beaucoup, il n’a que l’embarras du choix. Il peut “assaisonner” le mot “cœur”  à toutes les structures phrastiques qu’il veut : ” Tu as pris mon cœur ; tu es entrée dans mon cœur, tu t’es approprié mon cœur  (m’lakti qelbi), tu as brûlé mon cœur (h’ragti qelbi).

Si la belle se montre hautaine ou désintéressée, l’autre pourra dire qu’elle “a blessé son cœur”, “a grillé son cœur ” (k’witi qelbi). Il peut dire aussi qu’elle “a déchiré son cœur “. Mais en réalité, cette dernière expression est réservée pour les cas où l’on voit un spectacle triste, déchirant, comme, par exemple, la vue d’un orphelin que tout le monde maltraite.

Le cœur ne sert pas seulement de refuge à la passion. Il est le lieu de la confiance. Lorsqu’on accorde cette dernière à quelqu’un, on dit qu’on lui a “ouvert son coeur”. Dans le cas contraire, il reste “fermé”. En parlant d’une personne généreuse, on dit que son “cœur est grand” (k’bir), vaste (ouasseê). Si c’est quelqu’un qui a toujours ignoré ce que “mal” veut dire, on considère que son “cœur est blanc”. On peut même ajouter “comme du lait”. D’autres préfèrent le mot “çafi”(pur). Un homme qui serait le contraire de ce que nous venons d’énumérer a     “un cœur  noir” ou “une pierre à la place du cœur”.

De quelqu’un qui sait se montrer généreux et qui ignore tout désir de nuire en vue de glaner pour lui quelques avantages matériels, on dit que son “coeur est repu” (qelbou chebaâne). Celui dont le comportement serait aux antipodes de celui que nous venons de décrire  a un “cœur affamé” (qelbou dji’aâne).

Les anciens quand ils veulent fustiger quelqu’un qui fait preuve de paresse et de mauvaise volonté, disent qu’il “n’a pas de coeur”. Ce qui signifie aussi qu’il n’est  pas du tout généreux. Les Algériens, probablement plus subtils, préfèrent une expression beaucoup plus poétique : “bared et gelb” (il a un coeur froid). Cette expression est servie aussi aux personnes obèses, car chez nous, la tradition orale veut que les personnes qui ont de l’embonpoint soient perçues comme des individus qui se la coulent douce, qui ne se préoccupent de rien. Un coeur froid, signifie bien sûr un cœur mort.

Donc, un “bared et qelb” se comporte comme quelqu’un qui n’aurait pas de coeur du tout. Cette multitude d’expressions ayant trait au coeur, renvoie à une ancienne vérité qui voit à travers le coeur, le noyau central autour duquel est organisé tout le corps. Etant le seul organe dont on entend la manifestation avec ses battements, il a été décidé de le considérer comme l’élément sur lequel repose la vie du corps.

Quand il ne bat plus, cela signifie que la vie a cessé d’être. Cela explique pourquoi la mère, jalouse d’un conte nordique, a ordonné à un chasseur de tuer la belle blanche neige et de lui rapporter son coeur en guise de preuve de sa mort.

Le coeur est aussi un bon interlocuteur quand on se débat dans la recherche d’une solution à un problème quelconque. Il est l’organe par excellence d’où partent les intuitions. Il est courant qu’on entende des femmes (surtout des mères d’enfants auxquels il est arrivé quelque chose) s’exclamer : “Je savais que cela lui arriverait ; mon cœur me l’a dit !”.

 

Arracher le foie, cruauté suprême

A un degré beaucoup moins important, le foie est lui aussi considéré comme le lieu de résidence de l’amour, mais pas n’importe lequel ; il s’agirait là plutôt de l’amour maternel et paternel.

On retrouve cette idée vaguement contenue dans le mythe de Prométhée. Ce héros de la mythologie, raconte-t-on, avait volé De l’Olympe  du feu qu’i avait donné aux hommes afin qu’ils se défendent contre les dangers de la vie. Zeus, furieux contre ce grave vol qui avait permis à de “vulgaires mortels” de posséder un des attributs des divinités, fit enchaîner “le traître” sur un des sommets du Caucase avec comme souffrance éternelle, un aigle qui dévorait son foie. Comme celui-ci refusait de se soumettre à la tyrannie du maître de l’Olympe, son foie n’arrêtait pas de se reconstituer et de renaître.

Mais l’une des plus grandes preuves que le foie “contient” l’amour maternel, nous la retrouvons dans un vieux et très célèbre conte de notre pays.

Une femme avait ordonné à son mari de tuer sa belle-mère et de lui rapporter son foie en guise de preuve de l’ignominie accomplie. Celui-ci, après maintes hésitations, obéit. Il a tué sa propre mère et a ramené dans son capuchon son foie. En cours de route, il croise des brigands. Ceux-ci voient le capuchon plein et s’imaginent vite qu’il contient quelque chose à même de faire l’objet d’un larcin.

Comme ils avaient également l’intention de le tuer, il s’est produit un phénomène inattendu : le foie a sauté du capuchon et s’est retrouvé se tortillant au sol ! Non seulement il était vivant, mais il avait également le pouvoir de parler. Ce qu’il avait dit alors est devenu proverbial : “Je l’ai enfanté, il ne m’a pas enfanté, ô fils du mal, ne le tuez pas !”. Les malfaiteurs enlevèrent leurs mains de leur victime qui leur expliqua alors : ” O habitants de la terre ! Ce foie qu m’a défendu, ce foie qui m’a sauvé, c’est celui même de ma mère que je viens de tuer et d’ensevelir dans la forêt. Je l’avais détaché tout chaud pour le porter à ma femme comme elle l’avait exigé. Car pour plaire à ma femme, j’ai assassiné ma mère” (*)

Ce récit, on le raconte pour illustrer l’immensité de l’amour maternel qui survit et veille sur la progéniture, même après la mort, au-delà de tous les crimes qui ses enfants peuvent avoir commis à son encontre.

Un amour irréfléchi ? Un dicton montagnard dit “C’est le foie qui a fait de moi un être risible”. Il s’agit là d’une traduction littérale du kabyle vers le français.

Sa signification est que l’amour parental est si fort qu’il peut faire commettre à la mère et au père des actes susceptibles de susciter la moquerie d’autrui. Que de fois avons-nous vu, en effet, des hommes et des femme dignes, courageux et ” bourrés” d’amour-propre, perdre  leur grandeur et concéder un peu de leur fierté dans le but de subvenir aux besoins de leurs enfants ?

Dans l’histoire de l’Islam, il est rapporté qu’après la mort de Hamza au cours d’une bataille, une femme, Hind, s’était précipitée sur lui pour lui arracher son foie et le dévorer tout cru. C’est sa manière à elle de rappeler à son entourage que la mort de son frère et de son père, tués lors d’une autre bataille, avait “rongé” son foie. En faisant subir à Hamza cette sauvagerie, elle ne voulait en fait que lui faire subir les mêmes souffrances qu’elle avait endurées.

Le foie, en tant que symbole d’amour, a donné aussi naissance, chez nous, à des expressions intraduisibles en français, comme “m’kebbed” (pourvu de foie ?) ou “rabbit aâlik el-kebda” (ce qui donne à peu près littéralement : ” j’ai élevé un foie sur toi “).

Ce rôle qu’on attribue au coeur et au foie traduit une vieille idée selon laquelle il existerait un lien entre les émotions de l’homme et certains organes de son corps qui en seraient les “commanditaires”. Une idée préconçue qui s’avéra juste au XXe siècle, mais en sens inverse. Selon les physiologistes. le cœur  et le foie ne provoquent  pas des émotions, mais réagissent devant elles. Quant à ces dernières, elles naissent dans le cerveau, paraît-il. Si les anciens savaient cela, ils n’auraient peut-être jamais inventé tout ce langage poétique qui auréole l’amour, la bonté et leurs contraires.

Et nul ne saura ce qu’aurait été une humanité qui aime avec son cerveau au lieu d’aimer avec son cœur … ou son foie.

 

N.M

 

(*) T. Amrouche, Le  grain magique, P. 218. Ed. Maspéro.

 

 

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