Le Théâtre national d’Alger a organisé, vendredi dernier, une journée d’étude consacrée aux idéologies de la suprématie et du théâtre. L’événement s’est tenu au Club M’Hamed Ben Guettaf et a été animé par le dramaturge et metteur en scène Ziani Cherif Ayad.
Par Malika Azeb
Dans son intervention, le professeur Salim Hayoula a évoqué les pensées intellectuelles et philosophiques qui ont contribué à la cristallisation du concept d’Europe et de son identité.
À partir de ces idées reçues, la suprématie de l’homme blanc et son influence se sont installées à travers l’histoire, ce qui a contribué à l’émergence du colonialisme et à son ancrage dans la culture européenne.
Ce professeur de l’université de Médéa a souligné, dans son article intitulé « Eurocentrisme, structure historique, formation de la conscience et construction des préjugés », que la littérature était une expression de cette domination.
Cela s’est manifesté de manière évidente dans des textes ayant acquis une grande renommée et devenus un code intellectuel de référence.
Il a ajouté que, de Robinson Crusoé à L’Étranger, l’Europe a reproduit un schéma culturel où l’homme blanc a été présenté comme le maître et les autres comme des esclaves.
De son côté, le romancier et dramaturge Mohamed Bourahla a évoqué le concept des formes préexistantes du théâtre : fait scientifique ou construction supérieure ?
Les chercheurs utilisent le terme « préthéâtre » afin de désigner les formes artistiques qui ont précédé le théâtre moderne tel qu’on le connaissait dans la culture occidentale.
M. Bourahla a affirmé que certains considèrent ce terme, ainsi que d’autres expressions telles que « théâtre d’ombres » et « conteur », comme étant un fait scientifique.
D’autres, par contre, considèrent ce terme comme une construction supérieure et discriminatoire produite par l’occidentalisme.
Pour sa part, le chercheur en théâtre Ibrahim Nawal a évoqué le thème du théâtre de la lutte nationale durant la période coloniale, ainsi que ce dont les années de la Révolution de libération ont été témoins en termes de pratique profonde du théâtre de la lutte nationale.
Cette pratique est apparue dès les débuts du théâtre de la cause nationale à travers le théâtre carcéral et a atteint son apogée durant la période de la Révolution de Novembre.
Le chercheur et critique de théâtre Nacer Khellaf a présenté une communication sur le théâtre de la lutte nationale durant la période coloniale.
M. Khellaf a cité des voix ayant dénoncé l’occidentalisme et l’eurocentrisme utilisés pour dominer les peuples, citant comme exemples des personnalités qui, à travers l’art, ont réfuté les idées dominatrices, à l’image de Jean-Paul Sartre, André Gide, Noreddine Aba, Jean Genet, Ziani Cherif Ayad et Kateb Yacine.
Il a indiqué que ces hommes ont rejeté toutes les formes d’arrogance et de domination par tous les moyens, dans une confrontation artistique fondée sur l’argument, la preuve et la persuasion.
Le chercheur en théâtre, le docteur Abdelkrim Ghribi, a fait une analyse de la rupture avec la suprématie linguistique, culturelle et politique à travers le Festival du théâtre du désert à Adrar, expliquant que ce festival a permis de recentraliser l’acte théâtral dans l’espace saharien, conçu comme une scène populaire ouverte, en rupture avec la centralité de la salle et de l’élite urbaine.
Le festival d’Adrar, placé sous le slogan « Le théâtre est une résistance », s’est axé sur une programmation internationale pluraliste, sans domination artistique ni linguistique.
Il a cité la manière dont des spectacles tels que « Je suis Hamlet » (Danemark) et « Un cri dans l’obscurité » (Brésil) incarnent cette dynamique.
La dimension collective du théâtre en tant que pratique critique fédératrice est renforcée par la transformation des classiques et de la mémoire politique en outils de résistance populaire, a également ajouté M. Ghribi.
Le Dr Toufik Chabou a, de son côté, présenté sa communication intitulée « La volonté de puissance, l’hégémonie et la fabrication du mal : une déconstruction postcoloniale », où il a expliqué que les centralités coloniales ont, au fil de l’histoire, mis en place des thèses basées sur la soumission et la domination afin de mieux contrôler la politique, l’économie, la culture et le discours médiatique.
Ce contrôle se transforme en un système justifiant l’oppression et l’injustice, judicieusement enveloppé de discours moralisateurs et rationnels.
M. Chabou a souligné que « la volonté de puissance et la fabrication du mal se sont, dans ce contexte, déplacées vers les espaces symboliques à travers une production culturelle et cognitive, ainsi que par le contrôle de l’image, où le conflit dramatique se reflète dans les actes et les valeurs humaines ».
Cette journée d’étude s’est terminée par un témoignage singulier du romancier, nouvelliste et dramaturge Arezki Mellal sur « Ghaza lointaine », déclarant : « Je regarde en direct sur les écrans le spectacle mondial des hommes qui disparaissent dans un génocide qui semble sans fin », ajoutant : « J’entends le silence du monde, je n’ai aucune envie d’écrire cette réalité, cette réalité me paralyse ».
MA
