
Chaque matin, deux milliards de tasses de café sont bues dans le monde. Cette habitude universelle, ancrée dans nos vies, repose sur un équilibre naturel fragile. Mais cet équilibre se fragilise : d’ici 2050, le réchauffement climatique pourrait rendre impropres à la culture 20 % des surfaces actuelles de café arabica, selon un rapport bancaire sérieux. Une évolution qui pourrait transformer ce produit banal en denrée rare et chère.
Par Chaimaa Sadou
Le café n’est pas une simple boisson. C’est un rituel, un moment de convivialité, et pour des millions de producteurs, une question de survie économique. Après l’eau et le thé, le café est la troisième boisson la plus consommée au monde. Pourtant, cette ressource vitale, si présente dans nos cuisines, est directement menacée par un phénomène qui se joueà des milliers de kilomètres : le dérèglement du climat.
Le 20 mars dernier, le groupe bancaire néerlandais Rabobank, spécialiste reconnu des marchés agricoles, a publié une note qui a fait l’effet d’une douche froide dans l’industrie. Selon ce document, environ 20 % des surfaces actuellement cultivées pour le café arabica deviendront inaptes d’ici 2050 en raison des bouleversements climatiques. Pour bien mesurer le choc, il faut savoir que cette proportion représente plus du double des zones déjà considérées comme inadaptées aujourd’hui. Autrement dit, la situation, déjà préoccupante, va nettement s’aggraver.
Pourquoi l’arabica est-il si fragile ?
Tous les cafés ne se valent pas face à la chaleur. Il existe deux grandes familles : l’arabica et le robusta. L’arabica, que vous buvez le plus souvent dans vos cafés filtre ou vos expressos, est une variété délicate. Comme le rappellent les auteurs du rapport : « Pour bien se développer, le café arabica a besoin de conditions climatiques très spécifiques : des températures modérées (entre 18 et 22 °C), des pluies saisonnières bien réparties et un ombrage partiel. »
C’est pourquoi sa culture se concentre dans une bande imaginaire qui fait le tour de la planète : la « ceinture du café », située entre les tropiques du Cancer et du Capricorne. Des pays comme le Brésil, la Colombie, l’Éthiopie ou le Honduras ont bâti leur richesse sur ces conditions idéales. Mais ces conditions idéales sont en train de se déplacer, de se dégrader, voire de disparaître.
Une crise commune, mais des destins très différents
Le rapport de Rabobank ne se contente pas d’un chiffre global. Il détaille pays par pays. Et les contrastes sont saisissants.
L’Éthiopie, un pays potentiellement favorisé
Cinquième producteur mondial et berceau légendaire du café, l’Éthiopie pourrait paradoxalement profiter du réchauffement, au moins dans un premier temps. Selon le rapport, les zones adaptées y passeraient de 39 % à 50 % des surfaces actuelles. Mieux encore, les superficies jugées « très favorables » tripleraient presque, passant de 4 % à 13 %. Une bonne nouvelle, à condition que l’on aide les agriculteurs à s’adapter rapidement.
À l’opposé, le Honduras, huitième producteur mondial, connaît une crise sévère. Les zones adaptées chuteraient de 53 % à seulement 12 % des surfaces de production actuelles. C’est le recul le plus violent de tous les pays étudiés. Pour ce petit pays d’Amérique centrale, dont l’économie dépend fortement du café, c’est une catastrophe annoncée.
Le Brésil, un acteur qui conserve des marges d’adaptation
Leader incontesté du marché, le Brésil conserve des atouts. « 62 % des superficies actuellement récoltées devraient encore se situer en zones adaptées en 2050, contre 81 % aujourd’hui », écrivent les auteurs. La baisse est forte en pourcentage, mais en valeur absolue, le pays garde une surface énorme. Le Brésil a les moyens d’investir dans des solutions d’adaptation.
La Colombie, réputée pour ses cafés doux et équilibrés, verra la part de son café cultivé en zones inadaptées grimper de 7 % à 18 % d’ici 2050. Dans le même temps, la production en zones adaptées reculerait de 56 % à 45 %. Une érosion lente mais préoccupante pour un pays dont l’image est si liée à l’arabica.
« La prochaine décennie sera déterminante »
Le rapport de Rabobank insiste sur un point que les amateurs de café doivent comprendre : nous ne sommes pas face à une fatalité lointaine. Les choix des dix prochaines années vont tout changer. « À mesure que les zones favorables se déplacent, les équilibres en matière d’approvisionnement, de qualité et de gestion des risques sont appelés à changer », explique l’institution bancaire.
Pour les torréfacteurs et les importateurs, s’adapter ne sera pas optionnel. Il faudra investir dans des pratiques dites « climato-intelligentes » : replanter des arbres d’ombrage, diversifier les sources d’approvisionnement, utiliser des variétés plus résistantes, et surtout, nouer des partenariats de long terme avec les régions qui deviendront les nouvelles terres à café. « Transparence, traçabilité et coopération seront déterminantes », insiste le rapport.
Une précédente étude, menée par le cabinet McKinsey en 2020, avait déjà sonné l’alarme : elle estimait que les rendements de café en Éthiopie pourraient reculer de 25 % d’ici 2030 en cas de sécheresses plus fréquentes. Les signaux sont cohérents et convergents.
Le café n’est pas seul : des fruits et légumes ont déjà disparu
L’arabica est une victime emblématique, mais il n’est pas isolé. Partout dans le monde, des fruits et des légumes que nos aînés connaissaient bien ont déjà quitté les étals. Certaines disparitions sont récentes et directement liées au changement climatique. D’autres sont plus anciennes et viennent de l’industrialisation de l’agriculture.
Disparus à cause du changement climatique (ces trente dernières années) :
La cerise de Nangarhar (Afghanistan) : Cette petite cerise noire, très sucrée, poussait dans les vergers de l’est afghan. Les sécheresses à répétition et les hausses soudaines de température au printemps ont perturbé la floraison. Aujourd’hui, on n’en trouve plus que quelques arbres isolés.
L’avocat de Papantla (Mexique) : Surnommé « l’or vert mexicain » avant l’heure, cet avocat à la peau fine et au goût de noisette a vu ses surfaces fondre de 70 % en trente ans. Les ouragans plus violents et les sécheresses prolongées ont eu raison de ses vergers traditionnels.
La banane Gros Michel (Amérique centrale) : Attention, celle-ci a été victime d’une maladie (la fusariose) dans les années 1950, mais le réchauffement aggrave aujourd’hui la propagation de ces champignons. Sa disparition commerciale est un avertissement pour la banane Cavendish que nous mangeons tous.
Disparus avant le changement climatique (raisons économiques et industrielles) :
La pomme d’api (France) : Petite, rouge, croquante et parfumée, elle était la pomme préférée des enfants au XIXᵉ siècle. Elle a quasiment disparu des vergers dans les années 1970, non pas à cause du climat, mais parce qu’elle était trop fragile pour être transportée et stockée. Les Golden et Gala, plus résistantes, l’ont tuée.
La poire de Messine (Italie) : Juteuse, fondante, avec une peau tachetée de rouille. Cette poire sicilienne a disparu dans les années 1960, victime de la concurrence des poires industrielles du Nord de l’Italie et de l’abandon des petits vergers familiaux.
La tomate de Tula (Russie) : Une tomate ancienne à la chair violette et au goût puissant. Elle a été rayée des cultures après la collectivisation agricole soviétique, qui a imposé quelques variétés à haut rendement pour nourrir les villes. Aujourd’hui, seuls quelques jardiniers passionnés la ressuscitent.
Le melon d’Honfleur (France) : Ce petit melon vert à la chair blanche, très sucré, poussait dans les jardins normands. Il a disparu dans les années 1950 parce qu’il ne supportait pas le transport et que sa peau fine se crevait facilement. Le climat n’y était pour rien, mais l’économie industrielle, si.
D’ici 2050, un cinquième des terres de café arabica pourrait être perdu, et avec elles, des savoir-faire, des économies locales et un plaisir simple du quotidien. Le café n’est qu’un signe parmi d’autres d’un système agricole sous pression. Mais contrairement aux fruits et légumes déjà disparus, il est encore temps d’agir. La prochaine décennie, vraiment, sera celle de tous les choix.
C.S
