Tajmaat de nos ancêtres, un modèle parfait de démocratie participative 

Le Président de la République, en homme très éclairé et très au fait des valeurs ancestrales de la société algérienne, a évoqué mercredi dernier à Tizi Ouzou lors de sa rencontre avec les acteurs de la société civile, Tajmaat comme “un exemple d’ancrage de la démocratie participative et un modèle réussi en matière de gestion des affaires locales”. D’où la nécessité de la préserver de l’oubli. Une occasion pour nous de revenir sur cette institution que d’aucuns considèrent comme porteuse de valeurs intrinsèques hautement humaines et dépassant de très loin la « démocratie » que les Occidentaux veulent imposer à toute la planète.

 

Par Nasser Mouzaoui

 

Nos ancêtres savaient que les frictions et les litiges entre les hommes sont inévitables aussi prenaient-ils soin de doter leurs habitats, avant même leur édification, d’un endroit où ces friction et ces litiges seraient aplanies au moyen de discussions, de pourparlers et de négociations empreints de sagesse et de pondération.

Cet emplacement que l’on réservait aux pourparlers et au dialogue est toujours très grand parce qu’au moment de l’édification du village personne n’avait une idée de la taille que celui-ci allait avoir. Alors on se montrait prévenant et généreux à la besogne. De toutes les manières quand Tadjmaat s’avérait trop grande pour le village, on réservait une de ses parties pour les sacrifices rituels. En revanche l’exigüité est difficile à gérer.

 

Un dialogue clair et éclairé

 

Nos ancêtres prenaient toujours soin de planter un olivier à proximité de Tadjmaat parce qu’une de leurs croyances – une survivance, sans aucun doute de l’époque animiste- consistait à croire que les âmes des défunts élisaient domicile dans les arbres, notamment dans l’olivier considéré comme symbole de la vie, de la paix et de la lumière dans tout le pourtour méditerranéen. L’olivier est source de vie grâce à la nourriture qu’il offre à travers son huile utilisée également comme principal ingrédient dans la plupart des préparations médicinales. Il est aussi symbole de lumière parce que nos ancêtres depuis les temps immémoriaux s’éclairaient avec des lampes en terre cuite alimentées avec de l’huile d’olive. Puis, progressivement, selon un processus dont eux seuls connaissaient les étapes, ils s’étaient dit que  leurs parents et leurs grands-parents dont les âmes se trouvaient dans l’olivier primordial devaient les entendre et être en mesure de les inspirer et d’éclairer de leur lumière les dialogues qu’ils initieraient pour résoudre leurs différends.

 

Une parole sacrée ignorant le mensonge

 

Nos ancêtres qu’ils soient du Nord du pays, du Sud, de l’Est ou de l’Ouest, vouaient un immense culte à la parole qu’ils considéraient comme sacrée. Cette sacralité s’est beaucoup renforcée avec l’avènement de l’Islam parce qu’ils avaient compris que la nouvelle religion monothéiste pouvaient cohabiter sans problème aucun avec leurs croyances et leurs coutumes. Quand ils prennent la parole lors des assemblées de village, ils ont peur de se tromper ou de tenir des propos qui soient offensants pour autrui ou contraires à la vérité, ce qui ne manquerait pas de courroucer les ancêtres défunts qu’ils imaginaient attentifs à travers leurs âmes se trouvant dans l’olivier. C’est pourquoi chaque orateur qui a fini de parler  ne manque jamais de dire. « C’est tout ce que j’avais à dire. Si mes propos sont justes que Dieu soit loué ; si je me suis trompé, que Dieu veuille bien accepter mon repentir. » Une formule toujours en vigueur aujourd’hui encore dans les villages de nos montagnes chez les hommes suffisamment sages pour savoir qu’ils ne détiennent pas la vérité absolue.

 

Le début des débats de Tadjmaat

 

Le nombre des personnes siégeant à Tadjamat correspond toujours au nombre de familles vivant au village, parce que chacune d’entre elles est représentée par un seul de ses membres. Ce représentant est toujours de sexe masculin et doit avoir atteint l’âge de se marier. Mais les familles, dans le souci d’être bien représentées, choisissent toujours quelqu’un d’âgé et  qui fait preuve, dans son comportement de tous les jours, d’un certain nombre de qualités : la sagesse, la pondération et la maîtrise de l’art de bien parler et de convaincre ceux à qui il s’adresse. Car dans Tadjmaat ce sont ces qualités là qui font avancer la discussion vers la résolution des litiges et des conflits.

 

Avant de débattre du problème qui les a réunis, le Président de séance, l’Amin du village, donne la parole à chaque représentant. Ceux-ci prêtent serment avant de déclarer solennellement : « Je n’ai porté atteinte d’aucune manière que ce soit au village et je n’ai enfreint aucune de ses coutumes. Je jure aussi de n’avoir vu personne porter atteinte au village ou enfreindre une de ses coutumes ». Il arrive parfois que quelqu’un, dans sa prise de parole, affirme avoir vu un autre commettre un impair envers le village et ses coutumes. Cette accusation n’est jamais perçue comme de la délation mais comme un acte civique visant à préserver l’harmonie de la vie communautaire au village. Celui qui est accusé nie rarement l’incartade qui lui est imputée et il ne voit pas dans son accusateur un ennemi à détester par la suite, mais juste un voisin soucieux de protéger la quiétude du village où ils habitent tous. Un voisin qu’il se ferait, toutefois,  un devoir de dénoncer à son tour si jamais  il le surprenait en train de commettre quelque acte prohibé.

 

Parmi les coutumes qui avaient cours dans nos montagnes jusqu’aux années 1960, il  y en avait une qui interdisait aux femmes d’aller au-delà des limites du village où elles habitaient sans être accompagnées par un parent de sexe masculin. Quand quelqu’un constate qu’une femme a commis ce « délit d’éloignement », il en parle à Tajmaat. Et quand cette accusation s’avère fondée, la « coupable » est répudiée même si elle a plusieurs enfants en bas âge. C’est une décision très dure mais compréhensible parce que l’harmonie du village nécessite des sacrifices, dit-on.

 

De manière générale, celui qui a commis l’acte délictueux  se voit infliger une amende que le trésorier de Tajmaat ajoutera à la caisse du village et qui servira dans des travaux d’utilité collective (réfection d’un chemin, d’un lieu de culte, aide aux plus démunies, organisation d’un repas rituel, etc.)

 

Le dialogue et la recherche du consensus

 

Lors des discussions et des pourparlers en vue d’aplanir un litige entre deux ou plusieurs personnes, il n’est jamais question d’adversaires ou de rivaux à départager. Et il ne sera jamais question de donner raison à l’un des antagonistes au détriment d’un autre. Il ne sera jamais non plus question de dresser une partie du village contre une autre.  Ce que l’on cherche, c’est faire retrouver au village son harmonie momentanément interrompue à cause d’une conflit que l’on s’ingéniera à imputer à un malentendu que dissiperont les propos réconciliateurs d’un dialogue de paix et d’amour émanant du cœur et de la raison d’une assemblée composée d’hommes sages qui savent mieux que quiconque que l’on ne gagnerait rien à s’encombrer de frictions et de conflits qui ne feraient que compliquer une existence suffisamment pénible déjà.

 

Il y a lieu de signaler que les verdicts de Tajmaat ne sont jamais contestés parce qu’ils ne sont jamais décidés à la suite d’un vote où il y aurait des pour et des contre. L’assemblée s’arrange pour que la décision finale soit l’aboutissement d’un long processus de négociations et d’un jeu de  petites concessions savamment calculées jusqu’à l’obtention d’un jugement qui satisfasse tous les membres de l’assemblée. Quand cette dernière se dissout, il n’y a ni vainqueurs ni vaincus mais uniquement des hommes convaincus d’avoir fait ce qu’il fallait pour empêcher leur village de sombrer dans la haine et la discorde. Même celui qui doit payer une  amende (lakhtiyya) pour réparer le tort qu’il a causé au village,  ne se sent pas perdant et ce pour deux raisons. D’abord, cette amende est  loin d’être une grosse somme  pouvant le ruiner. Ensuite, celle-ci sera versée à la trésorerie du village. C’est-à-dire, qu’au bout du compte, il y a de fortes chances qu’il fasse partie de ceux qui en bénéficieront.

 

Le rôle des femmes dans Tajmaat

 

Il a toujours été reproché à nos ancêtres de marginaliser la femme et de ne pas la laisser participer aux prises de décision importantes et surtout de ne pas la laisser siéger à Tajmaat par exemple.  A ce sujet, les vieilles femmes qui ont eu la chance de discuter de la question avec leurs mères ou leurs grands-mères répliquent que les femmes, autrefois, ont souvent été associées aux décisions que prenait l’assemblée. Comment ?  Explication. Il arrivait souvent que les membres de Tajmaat aient du mal à solutionner un litige  en une journée. Alors, ils se séparent avec l’intention de siéger à nouveau le lendemain. Lors de la seconde réunion, les membres de l’assemblée ont tous des solutions que leurs ont suggérées leurs épouses respectives. Le litige finit par  se régler et personne n’avoue que la solution qu’il avait proposée était de sa femme parce que croyant être le seul à avoir triché. Et puis, en réalité personne ne cherche à savoir comment a été trouvée la solution, le plus important étant que le village retrouve la paix et la sérénité.

 

Lorsque, au 19e siècle, les Européens ont pris connaissance des coutumes de nos ancêtres, du haut degré de leur démocratie et de l’immense sagesse avec laquelle ils régissaient la vie communautaire, ils se sont dit qu’ils avaient été bien ridicules de prétendre être venus avec l’intention de les civiliser. De toutes les manières, ils étaient venus pour autre chose. Et ils ont mené une longue et violente campagne de déculturation en même temps que les crimes génocidaires. Puis les Algériens les ont chassés après d’incommensurables sacrifices. Aujourd’hui, ces valeurs sont toujours là… parce qu’elles sont diluées dans les veines des Algériens. Prenons-les en charge comme il se doit, comme nous l’a recommandé le Président de la République mercredi dernier, à l’intérieur de la maison de la culture Mouloud Mammeri.

 

 

N.M

 

 

 

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