Stratégie énergétique / La Chine stocke des réservoirs géants pour affronter la crise du gaz

Depuis une dizaine d’années, la Chine mène une politique méthodique pour se
protéger des aléas du commerce mondial. Elle a compris très tôt que son besoin

d’importations de matières premières pouvait devenir une faiblesse stratégique. Riz,
charbon, métaux rares, pétrole, etc. : le pays a constitué des réserves dans de
nombreux domaines. Mais aujourd’hui, ce sont surtout les stocks de gaz naturel qui apparaissent comme un atout majeur, alors que le détroit d’Ormuz est quasiment paralysé par les tensions au Moyen-Orient.

 

Par Rihab Taleb
À Yancheng, un port industriel situé à 800 kilomètres au sud-est de Pékin, s’élèvent
des réservoirs cryogéniques gigantesques. Deux rangées de cuves aussi hautes qu’un
immeuble de vingt étages dominent l’endroit. Chacun des six plus grands réservoirs
peut contenir assez de gaz naturel liquéfié (GNL) pour alimenter Pékin et ses 22
millions d’habitants pendant plus de deux mois. À côté, quatre autres réservoirs
légèrement plus petits complètent l’ensemble. Et ce site n’est pas isolé : d’autres
installations similaires ont été construites dans le sud du pays, formant un réseau de
stockage inédit à l’échelle mondiale.
Ces infrastructures permettent à la Chine de mieux encaisser le choc provoqué par la
fermeture du détroit d’Ormuz, passage stratégique par où transitent une grande partie
des exportations de gaz du Qatar. Alors que l’Inde, le Pakistan ou le Vietnam
connaissent déjà des pénuries, la Chine peut puiser dans ses réserves pour maintenir
son approvisionnement.
La stratégie chinoise ne repose pas uniquement sur ces réservoirs géants, mais le pays
a multiplié les options pour réduire sa dépendance au Moyen-Orient. Des pipelines

relient la Chine aux champs gaziers d’Asie centrale et de Russie. Par ailleurs,
l’industrie nationale a développé des procédés permettant de remplacer le gaz par du
charbon dans certaines productions chimiques. La production intérieure de gaz a, elle
aussi, fortement progressé : elle a plus que doublé en dix ans, grâce notamment à la
fracturation hydraulique et à d’autres technologies.
Selon les chiffres officiels, les importations de gaz transitant par le détroit d’Ormuz ne
représentaient que 6,9 % de la consommation totale du pays en 2025. Une proportion
relativement faible, qui explique pourquoi la Chine est moins vulnérable que d’autres
nations face à la crise actuelle.

Depuis longtemps, la Chine redoute que ses routes maritimes d’approvisionnement en
hydrocarbures soient coupées par les marines américaine ou indienne. Cette crainte a
poussé le pays à investir massivement dans les énergies renouvelables et dans
l’électrification des transports. Sous l’impulsion du président Xi Jinping, la Chine a
aussi renforcé ses réserves stratégiques de pétrole, de charbon et de gaz. En 2022, Xi
avait exhorté le pays à améliorer ses capacités de stockage et à accroître son
autosuffisance énergétique, insistant sur la nécessité de se préparer aux défis
mondiaux.
Malgré tous ces efforts, certaines vulnérabilités subsistent. La Chine reste dépendante
de l’importation d’hélium, un gaz essentiel à la fabrication de semi-conducteurs.
Aucune réserve nationale d’hélium n’a été constituée avant la fermeture du détroit
d’Ormuz. De plus, le stockage souterrain du gaz, courant dans d’autres pays grâce à
des cavités salines ou des gisements épuisés, reste limité en Chine, faute de conditions
géologiques favorables.
Face à ces contraintes, la Chine a choisi une solution efficace : stocker du gaz liquéfié

à -162 °C dans des réservoirs cryogéniques géants. Dix-huit unités de ce type ont déjà
été construites, soit deux fois plus que dans tous les autres pays réunis. La Corée du
Sud et le Japon commencent à suivre cette voie, mais restent loin derrière en termes
de capacité.
La demande intérieure de gaz en Chine est relativement contenue. Les ménages ne
représentent que 15 % de la consommation totale, et l’électricité produite au gaz ne
pèse que 4 % du mix énergétique. Le pays peut donc facilement compenser par le
charbon ou les renouvelables. Les hivers doux de ces dernières années ont réduit la
pression sur la consommation résidentielle, permettant d’économiser des volumes
importants.
Peu après le déclenchement des frappes contre l’Iran, le Premier ministre Li Qiang a
appelé à bâtir un réseau électrique « sûr, fiable, vert, à faibles émissions de carbone,
résilient, intelligent et flexible ». Cette déclaration montre la volonté de Pékin de
transformer la crise en opportunité pour accélérer sa transition énergétique et
renforcer la résilience de son système.

La Chine apparaît aujourd’hui mieux préparée que beaucoup de pays pour affronter la
crise gazière. Ses réservoirs géants, sa diversification des sources et sa consommation
relativement faible en gaz lui permettent de limiter sa vulnérabilité. Mais certaines
dépendances, comme l’hélium, rappellent que l’autosuffisance énergétique totale reste
encore hors de portée. La Chine poursuit son objectif de bâtir un système énergétique
capable de résister aux chocs internationaux et de soutenir son développement
économique à long terme.

              R.T

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