Ouverture d’une grande librairie à Alger/ Dakiret En Nass, un lieu où le livre dialogue avec tous les arts

La librairie Dakiret En Nass vient d’ouvrir ses portes à Bab El Oued. À la fois librairie, café littéraire et galerie d’art, ce lieu unique fait cohabiter les livres, la musique et l’artisanat. Les premières ventes-dédicaces démarreront samedi prochain. Et un vent d’espoir souffle alors qu’on croyait que la culture de l’image et de Tik Tok avaient enterré le livre et la lecture.

Par Yakout Abina

Entre 2006 et 2026, le paysage des librairies à Alger a profondément muté. Au milieu des années 2000, le marché restait largement dominé par des structures traditionnelles, des papeteries scolaires ou de grandes institutions historiques du centre-ville, à l’instar de la Librairie du Tiers-Monde ou des Beaux-Arts. Bien que précieuses, ces adresses répondaient avant tout à une logique de comptoir : on y venait pour chercher un titre précis, acheter ses manuels ou parcourir des rayonnages denses dans une ambiance feutrée, mais purement transactionnelle.

Puis, au fil des deux décennies suivantes, une transition s’est opérée. Face à l’évolution des habitudes urbaines et à la concurrence du numérique, la librairie algéroise a dû se réinventer pour survivre et attirer une nouvelle génération de lecteurs. C’est l’ère de l’émergence des « tiers-lieux » culturels. Les espaces ont commencé à s’ouvrir, à intégrer des coins café, à proposer des cercles de lecture réguliers et à transformer le simple acte d’achat en une expérience de socialisation. Des initiatives indépendantes ont quitté les artères classiques de Didouche-Mourad pour investir d’autres quartiers, prouvant que le livre avait besoin de convivialité et d’hybridation pour faire vibrer la cité.

C’est précisément dans cette lignée contemporaine que s’inscrit l’ouverture récente de Dakiret El Nass à Bab El Oued, incarnant l’aboutissement de ces vingt années d’évolution : un lieu où le livre ne s’aligne plus seulement sur une étagère, mais s’écoute, se discute et s’expose.

Nichée en plein cœur de l’un des quartiers les plus populaires et historiques d’Alger, Dakiret El Nass (« La Mémoire des Gens ») est un espace hybride et novateur qui bouscule joyeusement les codes de la vie culturelle locale. À la fois librairie de quartier, café littéraire chaleureux et salle d’exposition ambitieuse, ce lieu d’un genre nouveau s’impose déjà comme un carrefour incontournable pour les amoureux des mots et des arts.

Mais avant d’en arriver là, Boudermine Ahmed, propriétaire de la librairie, a d’abord exercé comme ingénieur commercial. Il a longtemps évolué dans les coulisses du management et de la logistique internationale, où son expertise lui a valu une reconnaissance dépassant les frontières. Ce n’est qu’en 2008 que deux de ses amis l’ont orienté vers un univers qu’il n’avait pas imaginé. L’un était professeur d’histoire et de sociologie, l’autre éditeur libanais. Ensemble, ils l’ont introduit dans le monde de l’édition. Depuis, Ahmed n’a plus quitté ce domaine. C’est d’ailleurs son ami libanais qui lui a suggéré le nom de Dakiret El Nass, une appellation qui résonne comme une mémoire collective.

Pour Ahmed, c’est une certitude : le livre en papier ne mourra jamais et garde une place particulière ; il est le ciment de la culture. « On ne peut pas faire de cinéma sans livre, ni de peinture, ni de photographie. Tout passe par le livre », affirme-t-il. À l’heure où certains annoncent sa fin prochaine, estimant qu’il n’a plus d’avenir face au numérique, Ahmed défend ardemment sa pérennité : « L’histoire montre que les manuscrits existent depuis des millénaires. Imaginer que le livre imprimé disparaisse en un siècle ou deux paraît donc improbable. Toujours présent dans notre quotidien, il est aussi essentiel que la nourriture ou d’autres besoins fondamentaux. »

La maison d’édition

La maison d’édition Dakiret El Nass est un acteur engagé qui fait vibrer le paysage littéraire à travers le plurilinguisme. En publiant ses ouvrages en cinq langues, dont l’arabe, le français, l’anglais, l’espagnol et le tamazight, elle contribue activement à faire vivre la diversité linguistique.

Active depuis des années, Dakiret El Nass a ainsi déjà publié des personnalités marquantes comme le Dr Amimour (ancien directeur de l’information sous les présidents Boumediene et Chadli), Salah Chekirou (ancien commissaire du Salon international du livre d’Alger), le grand moudjahid Lakhdar Bouregaâ ou encore l’écrivaine Fadila Merabet, ainsi que de nombreux autres auteurs et intellectuels. Mais, au-delà de ces grands noms, le fondateur tend également la main à tous ceux qui veulent se lancer et souhaite encourager activement les « jeunes plumes » de la littérature.

L’intelligence artificielle ? Un outil, pas un chef

Ahmed garde un œil grand ouvert sur l’avenir et les nouvelles technologies. Interrogé sur l’arrivée de l’intelligence artificielle (IA) dans le monde du livre, sa position est très claire : « L’intelligence artificielle est un bon esclave, mais un très mauvais maître. » Pour lui, la technologie doit rester une aide pour les humains et la culture, et non l’inverse. C’est l’homme qui doit garder les commandes.

Un espace pour chaque art

Ce qui distingue Dakiret El Nass des autres librairies, ce sont ses espaces dédiés à chaque discipline culturelle. Ici, le peintre expose ses toiles, le musicien joue du piano ou d’autres instruments, le photographe présente ses clichés et le joueur d’échecs trouve un partenaire pour une partie. Le lecteur, quant à lui, découvre des ouvrages variés, tandis que l’écrivain partage ses manuscrits et ses idées. Ahmed a voulu créer un endroit où chacun, quel que soit son art, peut trouver sa place. « Le livre est le point de départ, mais il ouvre sur tout le reste », explique-t-il.

L’artisanat mis en lumière

Dakiret El Nass ne se limite pas aux arts classiques. Des vitrines accueillent également des artisans qui exposent leurs créations : poterie, dinanderie, broderie traditionnelle (terz) et bien d’autres encore. Ahmed envisage même d’organiser des journées spéciales au cours desquelles ces artisans pourront vendre et présenter leurs œuvres. L’objectif est d’offrir au public une diversité culturelle et artistique, tout en donnant aux créateurs locaux une visibilité qu’ils n’ont pas toujours.

Premières ventes-dédicaces dès ce samedi

À travers Dakiret El Nass, M. Boudermine Ahmed défend une vision : celle d’une culture partagée, accessible et vivante. Dans un monde dominé par les écrans, il rappelle que le livre reste une source essentielle de savoir et d’inspiration. Son projet est donc une ouverture vers l’avenir, où les arts se rencontrent et s’enrichissent mutuellement.

L’ambition de M. Boudermine est que chaque visiteur qui franchit pour la première fois les portes de Dakiret El Nass reparte l’esprit marqué par la beauté de l’art, de la culture et des valeurs humaines. Les premières ventes-dédicaces débuteront ce samedi autour de l’un des ouvrages de la maison d’édition. À terme, le fondateur a l’intention de consacrer quatre jours par semaine aux manifestations culturelles, transformant le site en un cœur battant de la vie artistique locale.

Y.A

 

 

 

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