Les origines de la légende d’Héraclès (Hercule) s’enracinent dans les mythes sumériens, plus précisément dans l’Épopée de Gilgamesh, où les traits du héros grec se fondent harmonieusement avec ceux du roi d’Uruk. Entre les deux, une symétrie frappante de force et de bravoure semble défier le temps et l’espace, se confondant ainsi dans un même souffle épique. Mais quand on sait que Gilgamesh a « existé » bien avant Hercule, on se pose bien des questions sur la fameuse créativité hellénique.
Par Khalil Aouir
Tout le monde donne l’impression de connaître Héraclès, l’équivalent d’Hercule dans la mythologie romaine, qui est une figure héroïque très populaire, que ce soit dans l’art, la littérature, le cinéma, les mangas ou bien les jeux vidéos, de par sa légende mythique (le récit des Douze Travaux), qui a à juste titre pu traverser les siècles, modulant la conscience collective des gens du monde entier. Ce héros de la mythologie grecque avait passé sa vie à combattre d’innombrables créatures monstrueuses, à sauver les dieux du chaos en triomphant de leurs adversaires les plus redoutables, à remporter des victoires militaires, à partir à l’aventure à la recherche de trésors mythiques aux confins du monde, etc. Même si leurs parcours respectifs sont en apparence différents, sinon antinomiques, il existe cependant moult traits analogiques permettant de plaider en faveur du fait que l’Épopée de Gilgamesh ait joui d’une certaine influence sur la création du personnage mythique le plus célèbre au monde, Héraclès. À cet égard, nous commencerons par explorer d’abord l’Épopée de Gilgamesh. Ensuite, nous nous attarderons sur les points de convergence entre ces deux figures légendaires de même nature, à savoir Gilgamesh et Héraclès.
L’Épopée de Gilgamesh est un poème épique originaire de Mésopotamie, qui est considéré comme le premier texte littéraire de l’histoire de l’humanité, eu égard aux traces écrites retrouvées. Sa version la plus ancienne, rédigée en akkadien, remonte à la période babylonienne, transcrite en cunéiforme sur des tablettes d’argile vers le 2e millénaire avant J.-C siècle. L’épopée narre en fait l’histoire d’un roi, aux deux-tiers divin, despotique et imbu de lui-même, régnant sur la cité d’Uruk en Mésopotamie, notamment entre deux fleuves qui sont le Tigre et l’Euphrate (dans l’actuelle Irak). Outre le fait de semer la terreur et de piller son peuple pour faire construire des monuments à son prestige, ce souverain exerce un droit de jambage sur les femmes de son royaume. Las de cette oppression, les habitants prient par conséquent le dieu Anou (le père des dieux dans la mythologie mésopotamienne), qui lui envoie donc un rival, Enkidu. Vivant loin de la civilisation, ce dernier incarne la parfaite illustration du bon barbare, à la fois candide et vertueux, du moment qu’il n’a pas encore été corrompu par la vie en société. Tombé raide amoureux d’une courtisane envoyée par Gilgamesh pour l’initier à la civilisation, Enkidu, ne pouvant guère réprimer ses pulsions, perd ainsi sa naïveté. Par la suite, Enkidu se rend alors à Uruk, où il est témoin des abus de Gilgamesh et l’affronte. Mais leurs forces étant égales, à l’issue du combat, un respect mutuel naît entre les deux hommes, scellant en définitive leur amitié. Après avoir ensemble accompli de nombreux exploits héroïques au cours de leurs aventures, Enkidu et Gilgamesh provoquent le courroux des dieux en humiliant la déesse de l’amour et de la guerre, Ishtar. À l’issue de cet affront, sous les yeux de son ami, Enkidu trépasse à cause d’une punition divine. Même s’il savait auparavant la donner aux autres, Gilgamesh éprouve la mort dans sa chair pour la toute première fois et prend donc conscience de sa finitude. Il entreprend alors un voyage initiatique en quête de l’immortalité. Cette recherche, pour le moins acharnée, se solde à fortiori par un échec cuisant. Néanmoins, il ne revient pas bredouille, parce que fort de son expérience, il se dote d’une incroyable sagesse et d’une grande humilité, qui lui permettra dorénavant d’accepter sa condition fragile, de mortel, tout en aspirant de laisser son empreinte dans ce monde.
Comme dit précédemment, même si la trajectoire épique de Gilgamesh semble, à première vue, s’éloigner de celle d’Héraclès, voici quelques points de convergence qui rapprochent de facto ces deux héros légendaires :
Né de l’union de Zeus, le souverain des dieux, et d’Alcmène, une mortelle, Héraclès hérite dès sa naissance d’une force surhumaine. Son origine semi-divine le place ainsi dans une position ambivalente, oscillant entre humanité et divinité, qui rappelle à plus forte raison celle de Gilgamesh. Ce dernier, bien que deux tiers divins par sa mère, la déesse Ninsun, et par son père, Lugalbanda, prêtre-roi, porte aussi en lui un tiers d’humanité, un héritage qui le rend tout aussi hybride. De plus, là où Héraclès est célèbre pour ses Douze Travaux, incluant l’élimination ou la capture de monstres mythologiques (le Lion de Némée, l’Hydre de Lerne, le sanglier d’Erymanthe etc.). Gilgamesh, de son côté, effectue également une série d’exploits héroïques en luttant contre des créatures monstrueuses tels que le démon Humbaba et le Taureau céleste. D’une part, dans la mythologie grecque, Héraclès s’illustre notamment par son premier exploit, où il terrasse le Lion de Némée, une créature invulnérable. Il le tue de ses propres mains, puis revêt sa peau, emblème de sa force et de son invincibilité. D’autre part, on représente souvent Gilgamesh tenant un jeune lion sous le bras, un symbole de la domination sur les forces incontrôlées de la nature au profit de la sagesse. Du reste, tous deux font preuve d’un immense courage et d’une puissance impressionnante, en plus d’être bien musclés, arborant ainsi une carrure imposante et l’apparence de véritables colosses. Enfin, pour ce qui est de la vie éternelle, en dépit de leur force physique et leurs nature divine, ces deux héros n’ont pas pu échapper à la mort pendant leur séjour terrestre, notant que dans sa vie post-mortem, Héraclès, quant à lui, a bel et bien acquis l’immortalité dans les cieux à l’Olympe auprès de son père Zeus.
Les similarités soulignées ci-dessus entre ces deux récits semblent effectivement attester que ces traits mythologiques étaient bien communs dans les différentes civilisations antiques, fruit de liens culturels très anciens et d’échanges, à la fois culturels et commerciaux, multiples au fil des époques. Loin des idées reçues, la mythologie grecque s’est alimentée d’histoires provenant de civilisations bien plus antérieures. La prétendue primauté culturelle du soi-disant « vieux continent » n’est qu’un mythe (pour ne pas dire mystification) moderne, savamment entretenu par les Européens pour perpétuer leur hégémonie culturelle sur le reste du monde.
Kh.A
