« Travaille avec courage et persévérance, car la ténacité permet d’atteindre l’excellence ». Cette assertion de l’auteur-entrepreneur Didier Court résume le jeu scriptural et la personnalité de l’écrivaine camerounaise Hemley Boum. En effet, écrire son nom sans fin exige la persévérance qui sculpte le talent. Le pseudonyme Hemley qui signifie persévérance, fierté, dignité en langue Bassà (groupe ethnique du Cameroun) en est l’expression subtile.
Par Adama Samaké
Auteure brillante et reconnue, Hemley Boum se détermine par son parcours atypique. Elle n’a publié, à ce jour, que quatre (4) œuvres romanesques : Le Clan de femmes (Paris, L’Harmattan, 2010), Si d’aimer… (Ciboure, La Cheminante, 2012), Les Maquisards (Ciboure, La Cheminante, 2015), Les Jours viennent et passent (Paris, Gallimard, 2019 ; Abidjan, Eburnie, 2020) et contribué par l’entremise d’une nouvelle à un recueil coordonné par Leonora Miano ; recueil intitulé Volcaniques : une anthologie du plaisir (Canada, les éditions Mémoires d’encrier, 2015). Mais cette jeunesse quantitative de sa bibliographie contraste avec la majorité qualitative de son écriture.
Dévoreuse de prix littéraire, Hemley Boum est lauréate du Prix ivoire pour la littérature africaine francophone en 2013 pour « Si d’aimer… », du Grand prix littéraire d’Afrique noire en 2015 avec « Les Maquisards » : œuvre qui a été également auréolée du Prix du livre engagé (2016) et du Prix spécial du jury au Prix Ethiopie (2016). Son dernier roman « Les Jours viennent et passent » a remporté le Prix Ahmadou Kourouma (2020) décerné par le Salon international du livre et de la presse de Genève ; prix qui « récompense un auteur d’expression française, africain ou d’origine africaine de l’Afrique subsaharienne, pour un ouvrage de fiction – roman, récit ou nouvelles – dont l’esprit d’indépendance, de lucidité et de clairvoyance s’inscrit dans l’héritage littéraire et humaniste légué par le romancier ivoirien ». (cf. https://salondulivre.ch/prix-kourouma/ consulté le mercredi 25 mai 2022 à 14h 26)
Cette modeste réflexion est motivée par la volonté de cerner la profondeur de l’innovation scripturale à travers cette récente publication.
I – UNE DISPOSITION TEXTUELLE ORIGINALE
« Les Jours viennent et passent » est un roman initialement publié aux éditons Gallimard. Il est réédité en Côte d’Ivoire par les éditions Eburnie pour l’Afrique francophone. Ouvrage de 360 pages, il est subdivisé en trois parties : deux grandes parties non titrées, numérotées en chiffres romains (I et II), chacune dotée d’une épigraphe et d’un texte introductif sans titre. La troisième partie a pour titre : EPILOGUE. La première partie est constituée de trois chapitres ayant le même titre : ANNA. La deuxième a deux chapitres respectivement intitulés : TEMOIGNAGE DE TINA et ANNA. Cette disposition confère au texte une allure théâtrale que confirme le discours narratif.
II – UN DISCOURS NARRATIF HETEROCLITE ET THEATRALISE
La trame événementielle de « Les Jours viennent et passent » est structurée sur une dialectique négative : celle de la crise. Elle est soutenue par une grande puissance narrative qui porte principalement sur une saga familiale bouleversante. Anna, sa fille Abi et sa petite fille adoptive subissent toutes une intranquilité familiale. Elevée par une grand-mère du nom de Awaya à la mort en couche de sa mère, Anna est scolarisée, mais connaitra très tôt (à 17ans) un amant (Louis) qui lui fera un enfant (Abi). Le mariage lavera l’affront de la maternité précoce inadmissible dans cette société africaine (camerounaise) conservatrice. Mais Anna devra accepter la relation coupable (adultérine) de son époux Louis qui épousera Geneviève, la fille d’un homme fortuné, pour s’affirmer sur le plan politique.
Louis affirme en effet : « Anna, je comptais t’expliquer moi-même. Tu sais, cette union est un calcul politique, ça ne compte pas. Nous sommes mariés sous le régime de la monogamie toi et moi, ce mariage n’a aucune assise juridique, mais si je veux que les miens me soutiennent pour la députation, je dois avoir une femme de chez nous. Tu comprends Anna ? Ne t’en fais pas. Tu resteras la seule femme qui compte dans ma vie, c’est toi que j’aime » (p. 118)
Sa fille Abi est humiliée par son époux Julien qui lui impose le divorce, après l’avoir prise en flagrant délit d’adultère dans un hôtel, oubliant que dans les mêmes circonstances, Abi a fait preuve de tolérance. Tina est la fille de la servante d’Anna ; servante dont le passé reste un mystère. Sans père, adoptée par Anna, Tina vit un mal existentiel autant que Max (le fils d’Abi), et deux autres jeunes : Ismaël et Jenny.
La maladie d’Anna (agonisante d’un cancer des seins) internée dans un centre hospitalier de soins palliatifs à Paris sert de prétexte à la narration rétrospective de l’itinéraire des trois femmes.
Les récits introductifs des deux premières parties et l’épilogue sont narrés par un narrateur omniscient, extradiégétique. Mais les différents récits constitutifs des chapitres sont les faits de narrateurs intra diégetiques (Anna et Tina) qui relatent leurs expériences. Ici, la dramatisation vient du caractère hybride du narrateur. La polyphonie des voix donne un récit dialogué.
La société textuelle se détermine ainsi par une acrobatie narrative qui participe à l’alternance fréquente des régimes narratifs concurrentiels. Autrement dit, elle s’inscrit dans le processus de décentration de l’énonciation. Les instances de la narration sont ainsi pluralisées et l’objet même du récit se diversifie en une multitude de thématiques : le pouvoir politique, la criminalisation de l’Etat, le terrorisme, la corruption, les grossesses en milieu scolaire, la religion en Afrique, le brassage culturel…
Le discours narratif transgresse les normes narratives classiques par la pratique d’une esthétique ouverte. Ainsi, aux récits réalistes que constituent l’histoire de la scolarisation d’Anna, de la pénétration au Cameroun de l’Islam et de l’empereur Ousmane Dan Fodio, se greffent des récits de conte dans lequel le merveilleux se mêle au fantastique et aux rêves les plus insolites : le cas de la vieille Awaya qui va faire des scarifications à sa petite fille dans une autre ville, sans se déplacer physiquement.
Il en résulte que l’œuvre d’Hemley Boum insuffle une nouvelle impulsion à l’écriture romanesque. Il naît, de cette dynamique, une nouvelle esthétique caractérisée par une écriture protéiforme qui lui confère un statut littéraire complexe. Cette rupture s’appréhende d’abord du point de vue de l’éclatement des canons esthétiques. En d’autres mots, la transgression sous-entend une esthétique éclatée.
L’écriture est ainsi conçue comme tissage, comme entrelacement arachnéen, comme toile. Elle s’appréhende comme une espèce de ‘‘puzzle littéraire’’ qui offre une mosaïque d’écritures et qui gène la lecture. L’aspect insolite de l’œuvre vient donc du fait qu’elle tient tous les genres : poésie, théâtre, conte, chant etc. Il se donne souvent à lire un passage brutal d’un genre à l’autre par des parenthèses qui favorisent des métalepses. Assi Diané en justifie l’originalité : « Le mélange des genres se présente comme un processus de créativité original, de recherche d’originalité voire d’identité à travers l’écriture » (in « Intertextualité et transculturalité dans les récits d’Ahmadou Hampâté Bâ », Paris, L’Harmattan, 2013, p. 13).
Cette procédure est un code amplificateur des actions, des représentations. Elle confère au texte un aspect théâtral ; car du point de vue théorique, il est admis que le théâtre raconte l’action. Jean Pierre Ryngaert soulignait ce fait dans son analyse de la structure de la tragédie grecque en disant que « cette structure a une constante ; c’est-à-dire un sens : l’alternance réglée du parlé et du chanté, du récit et du commentaire» (cf. « Introduction à l’analyse du théâtre », Paris, Dunod 1991, p. 11)
Par leur disposition en vers libres, les paraboles, les énigmes, les proverbes confèrent au texte une rythmique, une tonalité, une musicalité. L’interférence de poèmes qui se présente comme refrain est fréquente dans l’ouvrage.
A.S (à suivre…)
