Folie des hommes / De Guernica à Gaza (2e partie)

 

 

Anand Gopal, journaliste et auteur du brillant ouvrage «No Good Men Among the Living», a passé plusieurs années en Afghanistan après l’invasion américaine du pays. Il s’est souvent aventuré dans des zones rurales reculées que les journalistes occidentaux ne visitent pas.

 

Par Norman Solomon

 

Alors que les médias américains étaient obnubilés par le débat sur l’opportunité d’un retrait définitif des troupes américaines d’Afghanistan en août 2021, ainsi que par les erreurs commises lors de cette opération, Gopal a tiré une conclusion que peu de dirigeants semblaient vouloir entendre : la guerre menée par les États-Unis en Afghanistan a entraîné le massacre à grande échelle de civils sous les bombardements, et le nombre de victimes civiles a été « largement sous-estimé ».

 

Perte de 16 membres de sa famille

Dans la province de Helmand, véritable épicentre de la violence depuis deux décennies, il a enquêté sur le sort de la famille de Shakira, une femme au foyer qui vivait dans le petit village de Pan Killay. Comme il l’a raconté lors d’une interview accordée à Democracy Now !, cette femme a perdu 16 membres de sa famille.

«Ce qui était particulièrement frappant dans son histoire, c’est que cela ne s’était pas produit lors d’une frappe aérienne isolée ou d’un seul et même incident ayant fait de nombreuses victimes», a-t-il souligné. «Cela s’est produit au cours de 14 ou 15 attaques distinctes sur une période de 20 ans». Il a ajouté :

«Les gens ont vécu cette tragédie à répétition. Il ne s’agissait pas seulement de Shakira, car après l’avoir interviewée, j’ai voulu savoir quelle était l’ampleur de phénomènes similaires. J’ai ainsi pu parler à plus d’une douzaine de familles. J’ai obtenu les noms des victimes. J’ai essayé de recouper ces informations avec des certificats de décès et des témoignages oculaires. Le nombre de pertes humaines est vraiment stupéfiant. Et la plupart de ces victimes n’ont jamais été enregistrées. Ce sont généralement les grandes frappes aériennes qui font la une des médias, car l’accès à internet est limité dans ces régions et les médias en sont absents. Ce qui explique pourquoi beaucoup de décès de moindre ampleur, un ou deux à la fois, ne sont pas enregistrés. J’estime donc que le nombre de civils tués dans cette guerre a été largement sous-estimé…»

 

Citant une étude de l’ONU sur les victimes du premier semestre 2019, la BBC a résumé la situation de la manière suivante :

«Quelque 717 civils ont été tués par les forces afghanes et américaines, contre 531 par des insurgés. Les frappes aériennes, principalement menées par des avions de chasse américains, ont tué 363 personnes, dont 89 enfants, durant les six premiers mois de l’année».

Lors de mon bref voyage en Afghanistan, dix ans plus tôt, j’ai pu visiter le camp de réfugiés du secteur 5 de Helmand, à la périphérie de Kaboul, et y rencontrer une fillette de sept ans prénommée Guljumma. Elle m’avait alors raconté ce qui s’était passé un matin de l’année précédente, alors qu’elle dormait chez elle, dans la vallée de Helmand, dans le sud de l’Afghanistan. Vers 5 heures du matin, l’armée de l’air américaine a largué des bombes. Certains membres de sa famille ont été tués. Elle a perdu un bras.

Tandis que Guljumma racontait son histoire, plusieurs centaines de personnes survivaient sous des tentes de fortune dans le camp de réfugiés. Les produits de première nécessité, comme la nourriture, n’étaient fournis que de manière sporadique. Son père, Wakil Tawos Khan, m’a expliqué que les rares dons provenaient d’hommes d’affaires afghans, le gouvernement afghan n’étant que très peu présent. Quant aux États-Unis, ils n’ont strictement rien apporté. D’ailleurs, l’unique contact significatif entre Guljumma et son père avec le gouvernement américain a eu lieu lorsque l’armée de l’air américaine les a bombardés.

 

C’est normal, et c’est létal

Lorsque Shakira et Guljumma ont perdu leurs proches à cause des bombes financées par les contribuables américains, les victimes n’ont même pas figuré dans les statistiques du Pentagone. Le projet projet Costs of Defense de l’université Brown a toutefois fourni des estimations beaucoup plus précises, évaluant à plus de 905 000 le nombre de civils tués lors des opérations militaires menées par les États-Unis depuis le 11 septembre 2001, en Afghanistan, au Pakistan, en Irak, en Syrie, au Yémen et ailleurs.

 

« Le nombre de victimes indirectes est considérablement plus élevé, en raison des répercussions telles que les pénuries d’eau, les défaillances des systèmes d’égouts et d’autres dysfonctionnements des infrastructures, ainsi que des maladies liées à la guerre ».

Le recours croissant des États-Unis à la puissance aérienne plutôt que terrestre a modifié la conception de ce que veut dire « être en guerre ». Après trois mois de bombardements de la Libye sous l’égide de l’OTAN, en 2011, le gouvernement américain avait déjà dépensé 1 milliard de dollars pour l’opération, et ce n’était qu’un début. Mais l’administration Obama a insisté sur son droit d’agir sans l’approbation du Congrès, car les États-Unis n’étaient pas réellement engagés dans de « véritables » combats, aucun Américain n’ayant trouvé la mort au cours de cette opération.

 

Lors d’une audience de la commission des relations étrangères du Sénat, le conseiller juridique du département d’État, l’ancien doyen de la faculté de droit de Yale, Harold H. Koh, a témoigné que les opérations de la coalition menées en Libye n’ont impliqué «aucune présence américaine au sol, ni, à ce stade, aucune victime américaine». Il n’y a pas eu non plus «de menace de graves pertes pour les États-Unis». En somme, si les Américains ne risquent pas de mourir au combat, ce n’est pas vraiment une guerre. Pour appuyer les dires de Koh, un ancien collègue de la faculté de droit de Yale, Akhil Reed Amar, a affirmé que les États-Unis n’étaient pas vraiment engagés dans un conflit armé en Libye, car «on voit bien que les soldats américains ne sont pas tués par balles».

Dix ans plus tard, en septembre 2021, lors d’un discours prononcé peu après le retrait des dernières troupes américaines d’Afghanistan, le président Biden a déclaré devant l’Assemblée générale des Nations unies : «Pour la première fois en 20 ans, je me tiens ici devant vous aujourd’hui, sans que les États-Unis soient en guerre». En d’autres termes, les troupes américaines ne mouraient pas en nombre suffisant pour évoquer une guerre. Le même mois, Catherine Lutz, codirectrice du projet Costs of War, a souligné que l’engagement militaire des États-Unis se poursuivait dans plus de 80 pays.

Cherchant à rassurer les Américains en leur faisant comprendre que le retrait d’Afghanistan était une question de repositionnement plutôt qu’un abandon de la puissance militaire, il a vanté une

« Capacité outre-horizon qui nous permettra de garder un œil sur toute menace directe pesant sur les États-Unis et d’agir rapidement et de manière décisive si la situation l’exige».

Depuis, les administrations Biden et Trump ont déployé des bombardiers et des missiles au-delà de multiples horizons, notamment au Yémen, en Irak, en Syrie, en Somalie et en Iran.

Plus indirectement, mais avec des conséquences désastreuses et durables, le renforcement de l’aide militaire américaine à Israël a permis à sa puissance aérienne de liquider systématiquement enfants, femmes et hommes palestiniens avec une efficacité industrielle que les dirigeants fascistes des années 1930 et 1940 auraient certainement appréciée. Les atrocités quotidiennes à Gaza ravivent le souvenir des bombes tombées sur Guernica. Mais l’ampleur du carnage est bien plus dévastatrice et implacable à Gaza, où les atrocités se poursuivent sans relâche sous les yeux du monde entier.

 

N.S (Fin)

 

 

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