Ces mines meurtrières enfouies dans le sol / Menaces planétaire sur toute la vie   

Près de trente ans après leur interdiction officielle, les mines antipersonnel persistent à hanter les sols de cinquante-huit États et territoires. Un nouveau rapport de l’ONU tire la sonnette d’alarme sur ces engins explosifs qui continuent de faire des milliers de victimes civiles, mutilent les enfants et paralysent le développement économique et scolaire des régions touchées.

 

Par Chaïmaa Sadou

 

Dans son environnement quotidien, l’être humain doit constamment faire face à de nombreux dangers naturels. Depuis des millénaires, les populations apprennent à se protéger des moustiques vecteurs de maladies, des virus imprévisibles causant des épidémies, des fauves des forêts ou encore des plantes sauvages venimeuses. Ces risques font partie de l’équilibre complexe de la nature. Cependant, il existe des menaces bien plus redoutables et artificielles, semées par l’homme lui-même au cœur des territoires. Parmi elles figurent les mines antipersonnel, des armes qui frappent sans distinction civils et militairesqui ne cessent de tuer et de mutiler des milliers de civils à travers le monde, souvent des décennies après la signature des traités de paix. Selon les données des Nations unies, au moins cinquante-huit États et territoires demeuraient gravement contaminés par ces engins explosifs en 2025.

 

Les mines antipersonnel sont des explosifs sournois. Enfouies dans le sol ou dissimulées à faible profondeur, elles sont spécifiquement conçues pour exploser au moindre passage ou au contact direct d’une personne. Souvent posées massivement durant les conflits armés pour ralentir l’avancée des troupes ennemies ou protéger des frontières, elles restent actives pendant des générations. Une fois les armes tues et la guerre officiellement terminée, ces engins ne font pas la différence entre le pas d’un soldat et celui d’un paysan. Ils demeurent une menace au quotidien pour les populations civiles qui tentent simplement de reconstruire leur existence, de cultiver leurs terres ancestrales, de faire paître leurs troupeaux ou d’emprunter les sentiers pour se rendre au travail.

 

6270 victimes en 2024

 

Le dernier rapport publié par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme met en lumière des chiffres qui témoignent de l’ampleur dramatique de ce fléau planétaire. Au cours de l’année 2024, les mines terrestres et les restes explosifs de guerre ont causé au moins 6 270 victimes à l’échelle mondiale. Parmi elles, 1 945 personnes ont perdu la vie et 4 325 autres ont été grièvement blessées. Le Haut-Commissaire Volker Türk a exprimé sa profonde inquiétude face à cette tragédie humaine qui persiste près de trente ans après l’adoption historique du Traité d’interdiction des mines antipersonnel en 1997. Les statistiques révèlent une réalité révoltante : neuf victimes sur dix appartiennent à la population civile, selon les organisations humanitaires. Plus tragique encore, les enfants, en raison de leur curiosité naturelle et de leurs déplacements, constituent près de la moitié des victimes enregistrées dans les régions affectées.

 

Menaces de destruction invisibles

 

Les pays les plus durement touchés se trouvent principalement dans des zones géographiques ayant connu des guerres civiles ou des invasions militaires majeures. Le Myanmar figure aujourd’hui en triste position parmi les nations les plus meurtries, avec plus de 2 000 victimes civiles recensées sur une seule année. La Syrie arrive également en tête de cette liste noire de la contamination, talonnée de près par l’Afghanistan, l’Ukraine, le Nigeria, le Mali, le Yémen et le Burkina Faso. L’Afghanistan demeure l’un des symboles les plus marquants de cette destruction invisible. Des millions de mines y ont été disséminées au cours des décennies de conflits successifs ayant opposé l’armée soviétique dans les années 1980, puis les différentes factions armées locales et les groupes insurgés. Malgré d’immenses efforts internationaux de déminage, des provinces entières restent totalement paralysées par le danger.

 

Au Cambodge, les mines posées durant les purges et les guerres des années 1970 et 1980 brisent encore des vies aujourd’hui. En Europe, la Bosnie-Herzégovine porte les stigmates de la guerre des Balkans à travers des milliers d’engins enfouis dans les zones rurales et les forêts de montagne. Si des pays comme l’Angola, le Mozambique ou la Colombie ont enregistré des progrès notables grâce à l’aide internationale, le risque zéro n’existe pas. L’Ukraine figure aujourd’hui parmi les territoires les plus contaminés au monde. Depuis le déclenchement du conflit en février 2022, des millions de mines ont été dispersées sur des terres agricoles hautement stratégiques, transformant ce pays en un immense champ de bataille à ciel ouvert où le déminage prendra des décennies.

 

Contrairement aux armes conventionnelles qui visent à éliminer un combattant adverse, les mines antipersonnel ont souvent été pensées pour mutiler. L’explosion, qui survient généralement au niveau des membres inférieurs, provoque des amputations immédiates, des traumatismes psychologiques profonds et des handicaps physiques irréversibles. Les victimes qui survivent à la déflagration se retrouvent lourdement handicapées pour le reste de leurs jours. Dans les nations en développement, la prise en charge de ces blessés est un parcours semé d’obstacles. Les structures médicales manquent de moyens, les prothèses coûtent cher et l’accompagnement social est quasi inexistant, condamnant les survivants à la dépendance ou à la pauvreté.

 

Au-delà de la souffrance physique, ce fléau engendre des conséquences économiques et sociales catastrophiques qui frappent de plein fouet le système éducatif et la santé des plus jeunes. Lorsque les plaines fertiles sont truffées de pièges, les communautés villageoises se retrouvent dans l’incapacité totale de travailler la terre et de produire de la nourriture. Cette paralysie forcée de l’agriculture locale engendre inévitablement de graves crises de malnutrition au sein des foyers. Les premières victimes de cette insécurité alimentaire sont les écoliers.

 

Il est pourtant reconnu par tous les spécialistes de l’enfance qu’une alimentation saine, régulière et équilibrée est une condition obligatoire pour que les élèves puissent assimiler correctement les cours dispensés à l’école. Un écolier qui souffre de la faim ou de carences nutritionnelles chroniques ne dispose pas de l’énergie physique et cérébrale nécessaire pour se concentrer en classe, comprendre les concepts complexes et mémoriser ses leçons. Le manque de nutriments essentiels freine le développement cognitif et intellectuel des jeunes générations. En condamnant l’accès aux champs, les mines antipersonnel n’affament pas seulement les corps, elles condamnent l’esprit des enfants et détruisent l’avenir éducatif de nations entières.

 

Le point faible de la  justice

 

La question des responsabilités et des sanctions demeure le point faible de la justice internationale. Si certains États ou groupes rebelles coupables d’avoir utilisé ces armes sont régulièrement dénoncées par l’ONU, les sanctions judiciaires ou pénales directes contre les donneurs d’ordres restent exceptionnelles. Les poursuites restent souvent difficiles en raison du contexte des conflits, de la complexité de l’établissement des responsabilités ou encore du fait que certains gouvernements n’ont jamais adhéré à la Convention d’Ottawa. À ce jour, plus de 160 pays ont adhéré à ce traité de 1997 qui interdit la production, le stockage et l’usage de ces armes, mais plusieurs grandes puissances militaires mondiales manquent encore à l’appel, limitant l’impact des traités civils. Face à cette impunité, la communauté internationale n’a d’autre choix que d’utiliser la pression diplomatique et le boycott économique. Les experts mondiaux rappellent l’urgence de refinancer massivement les projets de déminage humanitaire et l’aide aux victimes afin de rendre aux populations leur dignité et la sécurité de leur environnement.

 

La lutte contre les mines antipersonnel ne relève pas uniquement de la stratégie militaire, elle est un impératif moral pour toute l’humanité. Tant que ces mines resteront enfouies dans le sol, le chemin vers l’école et vers le développement restera interdit aux enfants de ces nations meurtries.

C.S

 

 

 

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