Art numérique/Dataland, le premier musée dédié aux œuvres de l’ IA

Los Angeles inaugure Dataland, premier musée entièrement consacré aux œuvres générées par intelligence artificielle. Pensé par l’artiste Refik Anadol, ce lieu immersif mêle art, technologie et réflexion écologique, en proposant une immersion multisensorielle aux visiteurs.

 

 

Par Yakout Abina

Los Angeles s’apprête à marquer une étape inédite dans le monde de l’art. Hier, Los Angeles a inauguré Dataland, présenté comme le premier musée entièrement dédié aux créations issues de l’intelligence artificielle. Installé au cœur du complexe Grand LA, signé par l’architecte Frank Gehry et situé face au Walt Disney Concert Hall, le lieu entend redéfinir la place des machines dans la création artistique.

À l’origine du projet, l’artiste turco-américain Refik Anadol, accompagné de son associée Efsun Erkiliç, défendent tous deux une vision optimiste selon laquelle l’IA ne serait pas une menace, mais une alliée pour les artistes. « Le système, c’est l’œuvre », résume Anadol dans une interview accordée au Los Angeles Times.

Déjà bien identifié par le public américain, l’artiste s’était fait remarquer en 2018 avec ses projections monumentales qui avaient transformé les façades du Walt Disney Concert Hall. Quatre ans plus tard, son installation immersive au MoMA de New York l’avait propulsé au rang de figure incontournable de l’art numérique. Son projet Dataland, déployé sur 2 300 m² et cinq galeries, épaulé par près de 1 000 m² de serveurs, l’artiste signe l’aboutissement de ce parcours. L’idée lui est venue lors d’un voyage en Amazonie, où il a voulu partager la beauté de cette forêt sans l’exposer aux ravages du tourisme de masse.

À Dataland, l’expérience se veut entièrement interactive. Dès l’entrée, chaque visiteur reçoit un boîtier porté au poignet, semblable à une montre connectée. L’appareil enregistre le rythme cardiaque, la température corporelle et les réactions émotionnelles ; ces données influencent ensuite les visuels, qui s’adaptent au public, précise Forbes. Le dispositif ne s’arrête pas là : des capteurs fixés aux murs suivent également les déplacements des participants. La salle principale mobilise 84 projecteurs et 1,5 milliard de pixels, tandis que le son est diffusé par près de 250 haut-parleurs. Des parfums, créés en partenariat avec L’Oréal Luxe, enrichissent l’expérience sensorielle. Enfin, dix millions de lignes de code orchestrent l’ensemble.

Tout le dispositif s’appuie sur le « Large Nature Model », une IA développée en interne. Là où des modèles comme ChatGPT exploitent le langage textuel, celui-ci a été entraîné uniquement à partir d’images et de données du monde vivant. D’après le Los Angeles Times, ce sont plus de 500 millions de photos représentant 2,2 millions d’espèces qui ont été intégrées grâce aux fonds de la Smithsonian Institution, du Muséum d’histoire naturelle de Londres, du Laboratoire d’ornithologie de Cornell, d’iNaturalist et de Getty. Le studio a également mené ses propres expéditions dans seize forêts tropicales pour enrichir la base. Parmi les 50 millions de chants d’oiseaux archivés figure un enregistrement rare : le dernier cri connu d’un Moho de Kauai, espèce hawaïenne aujourd’hui disparue, capté en 1987.

Dataland revendique aussi une promesse écologique. Le modèle fonctionne sur des serveurs Google installés dans l’Oregon, alimentés à 87 % par des énergies décarbonées, selon la presse locale. La phase d’entraînement concentre l’essentiel de la consommation électrique. Mais une fois le musée ouvert, les calculs sont volontairement ralentis afin de maintenir une empreinte carbone neutre. L’énergie d’une visite équivaudra à une seule recharge de smartphone.

Le projet ne fait pas l’unanimité. La polémique autour de Refik Anadol avait même précédé l’ouverture de Dataland. En 2022, le critique d’art Jerry Saltz avait sévèrement jugé son installation Unsupervised au MoMA, la qualifiant dans Vulture d’« économiseur d’écran à un demi-million de dollars ». Le procès ne s’était pas arrêté là : l’écrivain Ted Chiang estimait, dans les colonnes du New Yorker, qu’une IA générative ne pourrait jamais produire une véritable œuvre d’art. D’autres voix, comme celle de l’artiste Nettrice Gaskins, dénonçaient les biais inhérents à ces modèles, accusés de renforcer les stéréotypes. Face à ces critiques, Anadol défend sa démarche en affirmant pouvoir justifier l’origine de chacune des données.

Ceci dit, l’expérience se distingue avant tout par son caractère éphémère. Les visuels générés à partir des données des visiteurs ne laissent aucune trace numérique : une fois projetés, ils sont aussitôt effacés. Seuls quelques objets tangibles prolongent le parcours, tels que les chocolats aux saveurs générées par l’IA, les tee-shirts et les tableaux imprimés en fin de visite. « Le système vous oublie ; c’est là toute sa beauté », confie Refik Anadol. L’exposition inaugurale, intitulée « Machine Dreams : Rainforest », est programmée jusqu’au 31 janvier 2027.

Y.A

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