Au bout de seulement quelques heures, Google a suspendu sa nouvelle option d’IA générative sur Google Earth. L’outil, capable de créer de fausses images satellites très réalistes, menaçait d’alimenter la désinformation et de détruire la confiance dans les données cartographiques.
Par Yakout Abina
Vendredi dernier, le géant du Web a suspendu en urgence sa toute nouvelle fonctionnalité sur Google Earth, un jour à peine après l’avoir dévoilée. Intitulé « Créer une image », cet outil s’appuyait sur l’intelligence artificielle pour générer des visuels inédits à partir de données satellitaires, aériennes et de cartographie 3D. Présentée comme un levier innovant pour concrétiser des projets immobiliers ou remonter le temps en observant des sites historiques, l’option promettait de créer un rendu personnalisé en quelques secondes.
Mais l’initiative a immédiatement déclenché une vive levée de boucliers, contraignant l’entreprise à couper court à l’expérience avant même qu’elle ne prenne son envol.
Dès son lancement, des chercheurs spécialisés dans la désinformation ont alerté sur les risques d’un tel dispositif. Selon eux, la possibilité de fabriquer de fausses images satellites réalistes ouvre la voie à des manipulations massives de l’opinion publique. « Google a passé vingt ans à bâtir une référence mondiale », a écrit l’expert en enquêtes numériques Henk van Ess sur Substack. « Aujourd’hui, elle ajoute un bouton qui invente des choses. »
Brady Africk, analyste au sein du think tank American Enterprise Institute, a lui aussi mis en garde contre la diffusion rapide de faux contenus géographiques. À ses yeux, la multiplication de ces images générées par IA pourrait éroder la confiance du public dans les données satellitaires et compliquer le travail des journalistes et des chercheurs.
Les craintes se sont confirmées dès les premières heures. Des essais réalisés par l’AFP ont permis de créer de faux visuels d’un site nucléaire en Iran, d’un cratère de bombe en Russie ou encore d’un camp d’entraînement du groupe État islamique en Syrie. Autant d’images susceptibles d’alimenter des narratifs trompeurs et de fragiliser la vérification des faits. Ces dérives rappellent des précédents marquants. En 2023, une image générée par IA montrant une explosion au Pentagone avait brièvement provoqué une chute des marchés financiers. Au début des tensions entre Washington et Téhéran, une fausse image satellite d’une base américaine détruite avait circulé massivement sur les réseaux sociaux.
Face aux critiques, Google a d’abord tenté de rassurer. Sur X, l’entreprise a affirmé que les images créées comportaient des marqueurs numériques invisibles, détectables grâce à son chatbot Gemini. Elle a également assuré empêcher la génération d’images sur des « sujets dangereux » et rappelé sa politique d’utilisation de l’IA, qui proscrit la désinformation et les contenus trompeurs. Mais ces garde-fous se sont révélés insuffisants. Constatant que des utilisateurs partageaient déjà des captures d’écran d’images générées enfreignant ses règles, Google a finalement décidé de retirer la fonctionnalité « le temps de mettre en place des garde-fous plus robustes ».
Plusieurs organisations spécialisées dans la vérification des faits ont salué cette décision. Le Centre for Information Resilience, basé à Londres, avait qualifié l’initiative d’« irresponsable ». Son directeur exécutif, Ross Burley, estimait que « des décennies de confiance dans les images satellites pourraient être irrémédiablement détruites du jour au lendemain ». Le collectif GeoConfirmed, qui vérifie des images de conflits à travers le monde, avait lui aussi alerté sur les dérives possibles. « Nous voyons déjà des personnes exploiter le nouvel outil pour créer de fausses positions militaires, faire passer des bâtiments pour des écoles et tenter de manipuler l’espace médiatique », écrivait-il sur X. Selon le groupe, « l’usage principal, et peut-être le seul usage réellement pratique de cet outil, semble être la création et la diffusion de mésinformation et de désinformation ».
Cette affaire illustre un dilemme désormais de plus en plus critique dans le secteur : comment concilier innovation technologique et responsabilité sociale à l’ère de l’intelligence artificielle générative ? Les images satellites constituent depuis longtemps une ressource de documentation essentielle pour les journalistes, les chercheurs et les ONG. Leur fiabilité est au cœur de la vérification des faits en temps de crise. En introduisant un outil capable de générer des visuels artificiels indiscernables des originaux, Google a ouvert une brèche qui menace cette confiance. Le retrait rapide de la fonctionnalité témoigne de la sensibilité du sujet et de la pression exercée par les acteurs de la société civile.
Y.A
