Application linguistique / Kukubela redonne voix aux langues africaines

Dans un monde numérique dominé par les langues  « internationales », des initiatives comme Kukubela, une startup angolaise, misent sur la technologie pour préserver et transmettre des langues locales souvent absentes des grandes plateformes, offrant ainsi une clé de lecture à la diversité linguistique du continent africain.

 

 

Par Yakout Abina

 

Dans un univers numérique où l’apprentissage des langues est largement dominé par l’anglais, le français, l’espagnol ou le mandarin, une jeune startup angolaise a choisi de prendre un chemin différent. Kukubela, fondée en 2023 par António Nicolau à Luanda, s’est donné pour mission de valoriser et de transmettre les langues africaines, en commençant par celles parlées en Angola et en Afrique centrale.

L’application, disponible sur iOS et Android, propose des cours de kimbundu, kikongo, umbundu, tshokwé et lingala. Elle ne se limite pas à un apprentissage scolaire, elle intègre même des fonctionnalités interactives telles que des proverbes, des récits traditionnels et des dialogues du quotidien afin de plonger l’utilisateur dans un univers culturel complet. Cette approche immersive contraste avec les méthodes classiques centrées sur la grammaire et la mémorisation mécanique.

Selon Nicolau, l’engagement est particulièrement fort parmi les membres de la diaspora africaine, notamment au Portugal, au Brésil, au Royaume-Uni et en France. Beaucoup cherchent à renouer avec une identité culturelle parfois mise à distance par l’histoire migratoire. L’application compte déjà plus de 35 000 utilisateurs enregistrés, dont environ 220 abonnés payants actifs. Elle revendique plusieurs milliers de téléchargements sur le Google Play Store, preuve d’un intérêt croissant pour ce type de solution.

La démarche de Kukubela prend tout son sens lorsqu’on observe la richesse linguistique du continent africain. Souvent décrite comme le berceau de l’humanité, l’Afrique est tout aussi légitimement le berceau d’une diversité linguistique sans équivalent sur la planète.

Le recensement exact des langues en Afrique reste difficile. car tout comme en Amérique du Sud, de nombreuses langues africaines possèdent une longue tradition orale. Certaines n’ont jamais été codifiées à l’écrit. On estime qu’entre 1 500 et 3 000 langues y sont parlées, soit le continent africain concentre à lui seul près d’un tiers du patrimoine linguistique mondial.

Pour bien saisir l’ampleur de cette richesse, il est nécessaire de regarder au-delà des mers. En Europe, malgré une influence culturelle mondiale prédominante, la diversité interne est étonnamment faible. On n’y compte qu’environ 300 langues autochtones. Cette relative homogénéité s’explique par des siècles d’unification politique et l’expansion de grandes familles linguistiques, notamment les langues indo-européennes dont le français, l’anglais, l’espagnol, l’hindi, le russe et le persan, qui ont fini par marginaliser ou absorber les dialectes locaux. À titre de comparaison, le Nigeria possède à lui seul environ 500 langues, soit près du double de tout le continent européen.

L’Amérique présente un tableau plus contrasté. Avant la colonisation, le continent était un véritable tableau linguistique. Aujourd’hui, on estime qu’il reste environ 900 à 1 000 langues indigènes réparties sur l’ensemble des trois Amériques. L’Amérique du Nord, incluant le Canada et les États-Unis, ne compte plus qu’environ 250 langues autochtones, souvent menacées de disparition. L’Amérique centrale et l’Amérique du Sud sont plus denses, avec des foyers de résistance linguistique majeurs dans les Andes ou en Amazonie, totalisant environ 600 à 700 langues comme le quechua, le guarani ou les langues mayas. Pourtant, même en additionnant la totalité des langues américaines et européennes, on arrive à peine à la moitié de ce que l’Afrique abrite sur son seul sol.

Face à cette quantité généreuse de langues, les linguistes ont longtemps cherché à mettre de l’ordre dedans. Le travail le plus séminal en la matière reste celui de Joseph Greenberg, figure incontournable de la linguistique africaine qui, dans les années 1950-1960, a proposé de regrouper la quasi-totalité des langues africaines en quatre grandes familles, qu’il appelait des phyla.

La première, et sans doute la plus vaste en termes de répartition géographique, est la famille Niger-Congo. Elle s’étend de l’Afrique de l’Ouest jusqu’à la pointe sud du continent. C’est dans ce groupe que l’on retrouve les langues bantoues, comme le swahili ou le zoulou, mais aussi des langues majeures comme le wolof ou le yoruba. Sa caractéristique principale réside souvent dans un système complexe de classes nominales, où chaque nom appartient à une catégorie qui dicte l’accord de toute la phrase.

Vient ensuite la famille Afro-asiatique, autrefois appelée chamito-sémitique. Elle domine le nord de l’Afrique et la Corne de l’Afrique. Elle établit un pont linguistique avec le Moyen-Orient, englobant l’arabe, les langues berbères (tamazight), l’amharique d’Éthiopie ou encore le haoussa, parlé par des millions de personnes en Afrique de l’Ouest. C’est une famille marquée par des racines consonantiques et des systèmes verbaux très structurés.

Le troisième groupe, celui des langues Nilo-sahariennes, est plus hétérogène et fait encore l’objet de débats entre spécialistes. On le trouve principalement le long du cours supérieur du Nil et dans les zones sahéliennes, incluant des langues comme le dinka au Soudan du Sud ou le masaï en Afrique de l’Est. Ce groupe témoigne des migrations anciennes le long des fleuves et des routes caravanières.

Enfin, la famille Khoïsan est sans doute la plus singulière. Elle regroupe les langues des peuples San et Khoïkhoï d’Afrique australe. Ces langues sont célèbres pour l’usage de “clics”, des sons percussifs produits avec la langue ou les lèvres, qui ne se retrouvent quasiment nulle part ailleurs dans le monde. Bien que ce groupe soit aujourd’hui réduit en nombre de locuteurs, il représente l’une des strates linguistiques les plus anciennes de l’humanité.

Cette classification ne doit cependant pas occulter la présence de langues “isolées” ou l’influence des langues coloniales (français, anglais, portugais) qui servent de lingua franca,

ou langue d’échange utilisée pour la communication entre personnes de langues maternelles différentes, dans des contextes administratifs. La réalité africaine est celle d’un multilinguisme quotidien, il n’est pas rare qu’un individu maîtrise sa langue maternelle locale, une langue véhiculaire régionale et une langue internationale.

L’Afrique ne se contente pas de posséder un grand nombre de langues, elle maintient une vitalité linguistique que l’urbanisation et la mondialisation peinent à effacer. Là où l’Europe a choisi l’unification par la langue, l’Afrique continue de cultiver son pluralisme, faisant de chaque conversation un écho de millénaires d’histoire humaine.

Par ailleurs, sur les 7 000 langues encore parlées dans le monde, seules 231 sont utilisées dans les systèmes éducatifs, ce qui menace la transmission de nombreuses langues minoritaires. Or, la diversité linguistique est un pilier de la diversité culturelle, elle-même source de cohésion sociale, d’inclusivité et de développement durable.

 

Y.A

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