A cause des conflits armés et des violences /  La faim commence à s’installer au Nigéria

Le nord du Nigeria traverse actuellement une crise humanitaire grave, la pire observée depuis plus de dix ans, à cause de la violence que le pays connaît depuis des décennies. C’est le cri d’alarme retentissant que vient de lancer le Programme alimentaire mondial, l’organisation qui dépend des Nations unies.

 

 

 

Par Rihab Taleb

La situation est devenue critique pour une raison tragique et inhumaine : le pays fait face, en même temps, à une explosion des attaques armées sur son territoire et à une baisse brutale de l’argent versé par les pays pour l’aide humanitaire. À cause de ce choc, plus de 17 millions de personnes se retrouvent aujourd’hui sans savoir comment trouver leur prochain repas.

Pourtant, ce pays a tout d’un géant. Le Nigeria est le pays le plus peuplé de tout le continent africain avec 242 millions d’habitants, et il s’étend sur une superficie immense de 923 768 kilomètres carrés. En plus de cette population massive, son sous-sol regorge de richesses naturelles exceptionnelles. Le pays est l’un des tout premiers producteurs de pétrole d’Afrique, il possède des réserves gigantesques de gaz naturel, et ses terres contiennent de grands gisements de charbon, d’étain et de métaux rares comme le coltan, très recherché pour les technologies modernes. Le Nigeria possède aussi de vastes plaines agricoles qui pourraient nourrir sa population sans problème. Mais aujourd’hui, toute cette richesse théorique ne suffit plus à protéger les habitants de la misère et de l’insécurité.

La violence qui déchire le Nord est complexe, car elle n’est pas provoquée par un seul ennemi, mais par deux menaces différentes qui se partagent la région.

D’un côté, dans la région du Nord-Est, la population subit la terreur de groupes extrémistes religieux comme Boko Haram et l’ISWAP. Ces mouvements se battent depuis l’année 2009. Leur but est politique et idéologique : ils rejettent la démocratie, refusent les lois occidentales, interdisent l’école moderne et veulent renverser le gouvernement actuel pour installer un État islamique radical basé sur une application stricte de leur vision de la religion. Pour mener leur guerre, ils reçoivent des soutiens tactiques et des conseils de réseaux terroristes internationaux bien plus grands. L’origine du financement de cette organisation depuis sa création, en 2002, n’a pas été déclarée. Le grand mystère et la grande question restent : qui est derrière Boko Haram ?

Des gangs de criminels très lourdement armés

De l’autre côté, dans la région du Nord-Ouest, le danger est totalement différent. Là-bas, ce sont des gangs de criminels très lourdement armés que les habitants appellent simplement les bandits. Contrairement aux extrémistes du Nord-Est, ces bandits n’ont aucun but religieux et ne cherchent pas à renverser l’État. Ce sont des réseaux mafieux locaux nés, au départ, de vieilles tensions et de violences entre les éleveurs nomades et les agriculteurs sédentaires pour le contrôle des terres. Aujourd’hui, ces groupes agissent uniquement pour l’argent et le profit. Ils attaquent les villages par surprise, brûlent les maisons, volent des troupeaux entiers de vaches et organisent des enlèvements de masse, kidnappant parfois des classes entières d’écoliers pour réclamer d’immenses rançons aux familles ou au gouvernement. Ils profitent de la corruption et des frontières très mal surveillées avec les pays voisins, comme le Niger, pour acheter et faire circuler des armes de guerre en toute impunité.

Face à ces attaques incessantes et imprévisibles, la vie quotidienne des habitants des campagnes est devenue un cauchemar. Les paysans ont peur de se rendre au travail et finissent par abandonner définitivement leurs champs et leurs villages pour sauver leur vie. En fuyant, ils laissent derrière eux les récoltes, ce qui bloque complètement la production de nourriture dans le pays. De plus, à cause des combats et des routes piégées, de vastes zones rurales échappent totalement au contrôle de l’armée et de l’État nigérian. Ces régions deviennent alors inaccessibles pour les camions des organisations humanitaires, qui ne peuvent plus apporter de nourriture ou de médicaments aux civils coincés sur place. L’État de Borno est l’endroit le plus durement touché par ce blocus : plus de trois millions de personnes y souffrent d’un manque grave de nourriture et, parmi elles, dix mille personnes ont atteint un niveau de famine absolue, ce qui signifie qu’elles risquent de mourir de faim à très court terme.

Cette explosion des besoins humanitaires tombe mal, car les caisses des organisations internationales sont vides. Les budgets d’aide humanitaire ont été fortement réduits, notamment à cause des décisions politiques prises aux États-Unis sous la présidence de Donald Trump, mais aussi en raison de baisses de budgets décidées par plusieurs pays d’Europe, qui préfèrent réduire leurs dépenses à l’étranger.

Les distributions de nourriture réduites de moitié 

Pour le Programme alimentaire mondial, ce manque d’argent a des conséquences directes sur le terrain. L’organisation est obligée de réduire de moitié ses distributions de nourriture. L’année dernière, pendant la période de soudure, qui est le moment le plus difficile de l’année entre deux récoltes, l’agence avait réussi à nourrir et soigner 1,3 million de personnes. Cette année, par manque de moyens financiers, elle ne pourra venir en aide qu’à un peu plus de 700 000 personnes. Si l’on regarde uniquement la région du Nord-Est, où plus de six millions de personnes ont un besoin urgent d’aide pour manger, seuls 740 000 habitants recevront des rations. Cela signifie que près de 5,5 millions de personnes, et en première ligne des enfants en bas âge, vont être abandonnées à leur sort, sans aucun soutien pour se nourrir.

Pour aggraver encore la situation des familles, le pays traverse une grave crise économique. Le président du Nigeria, Bola Tinubu, a mis en place de grandes réformes économiques pour essayer de redresser les finances publiques et d’assainir les finances de l’État. Même si de nombreux économistes estiment que ces mesures étaient nécessaires pour l’avenir du pays, elles ont eu un effet immédiat terrible sur la population : la monnaie locale a perdu de sa valeur et les prix de tous les produits du quotidien ont explosé. Cette forte inflation touche les produits de base comme le riz, le maïs ou l’huile, rendant la nourriture beaucoup trop chère pour les familles qui ont déjà tout perdu en fuyant la guerre.

Derrière les chiffres, les témoignages montrent la souffrance des habitants. Habiba, une mère de famille qui a dû fuir sa maison et ses terres à cause des attaques armées, raconte sa lutte quotidienne pour maintenir ses enfants en vie. Elle explique que sa famille passe très souvent deux nuits de suite sans rien avaler du tout. Les jours de chance, ils réussissent à faire un seul repas pour toute la journée. Elle confie qu’il est devenu insupportable pour elle, en tant que maman, d’entendre ses enfants pleurer de faim toute la journée sans avoir le moindre morceau de nourriture à leur donner. C’est dans ces conditions de privation totale et sans aucune assistance médicale qu’elle a dû mettre au monde son tout dernier bébé.

Dans le nord du pays, le désert avance chaque année un peu plus, la sécheresse s’installe et les points d’eau importants, comme le lac Tchad, se vident. Ne trouvant plus d’herbe pour nourrir leurs bêtes, les éleveurs de bétail sont obligés de descendre vers le sud, ce qui déclenche des disputes et des affrontements très violents avec les agriculteurs pour le partage de l’eau et des terres fertiles.

Jusqu’à aujourd’hui, la réponse du gouvernement nigérian a été d’envoyer l’armée pour tenter de régler le problème par la force et les armes. Mais les experts de la région s’accordent à dire que l’on ne peut pas guérir la misère avec des fusils ou des bombardements. Le Programme alimentaire mondial s’inquiète désormais des conséquences à long terme de cette pauvreté extrême. N’ayant plus rien à perdre, aucun travail et aucune aide pour nourrir leurs proches, de plus en plus de jeunes villageois choisissent de s’enrôler d’eux-mêmes dans les groupes de bandits ou chez les extrémistes religieux, simplement pour recevoir un petit salaire ou avoir l’assurance de manger tous les jours. La violence crée la faim et la misère, et la faim finit par pousser les hommes à alimenter la violence.

 

                                                                                       

  R.T

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