Le poète irakien Saadi Youssef est décédé dimanche dernier à Londres à l’âge de 87 ans. Nous vous proposons de découvrir qui il a été pour que l’annonce de son décès fasse le tour du monde
Par Dina Qabil
Né en 1934 dans le sud de l’Iraq, il occupe une position centrale dans la littérature arabe, depuis la publication de son premier poème Le Pirate, en 1952. Considéré comme une figure de proue du poème en prose, Youssef a réussi le défi de la modernité de ce genre de poésie, en préservant la musicalité des vers. Depuis le milieu des années 1960, il vit dans de nombreuses villes arabes et européennes. Il réside actuellement à Londres. Parmi ses derniers recueils, il faut noter Gannet al-mansiyate (le paradis des oubliées), Mohawalate (tentatives), en 1990, et Al-Wahid yastayqéz (le solitaire se réveille), en 1993. Mis à part sa production poétique remarquable, Saadi Youssef a également fait des traductions de qualité de Grass, Cavafis et Ritsos.
Au-delà de l’errance
Il va sans doute briser toutes vos attentes. Avec ses cheveux blancs, son pull rouge sous veste et son pas élancé malgré ses 73 ans. Une tranquillité remarquable, un sourire facile qui relève d’une simplicité mais aussi d’un brin de timidité. On chuchoterait presque : est-ce bien lui Saadi Youssef ? L’auteur d’Alakhdar bin Youssef, le double du poète, quasiment déséquilibré portant en lui l’élan de la poésie ? Est-ce lui qui ne cesse d’écrire des éditos virulents dans la presse arabe ? Comme « Le sabotage entretenu par Saddam et son parti contre la culture nationale n’était pas simple. Il a démoli la conscience. Et la colonisation vient aujourd’hui compléter ce que Saddam avait commencé ». Ou encore, et avec la même simplicité : « Je ne retournerai pas en Iraq pour le moment, je n’ai pas quitté l’Iraq rendu à l’esclavage pour y revenir tandis qu’il est occupé ».
Il ne correspond pas au portrait du poète aux cheveux hirsutes, à l’air rebelle et aux nerfs à fleur de peau. Pourtant, il est le poète par excellence, celui qui sait « marcher avec les autres d’un pas solitaire ». On dirait que les années de prison, de persécution, d’exil ont renforcé les traits de son visage, qui ressemble à une sculpture grecque, et l’ont pourvu de ce silence fait de quiétude et de sagesse.
La plaie de l’exil
Ce travailleur assidu, auteur de 37 recueils de poèmes, portant à jamais la plaie de l’exil, est aussi — mais surtout — quelqu’un qui a la joie de vivre. Sans vraiment suivre un plan strict, le poète se réveille tôt pour travailler pendant cinq ou six heures. Puis c’est le cri rituel, prononcé en français sur les traces d’un ancien exil parisien : « Il est midi ! », signe qu’on va commencer à prendre un verre, plusieurs verres, raconte l’écrivain Samuel Shimon, ami et compatriote qui côtoie le poète dans sa dernière escale londonienne. A Londres comme au Caire, lors de sa dernière visite de la première Rencontre de la poésie arabe, il fait les différents cafés et bars, à la méditerranéenne, sans jamais perdre son acuité ni sa présence d’esprit. Ainsi, les jeunes poètes l’envient-ils de cette énergie inépuisable, de cette abondance de vie, et restent perplexes devant ce septuagénaire plus étincelant que jamais. « Ces jeunes poètes oublient combien Youssef est un grand laboureur. En le prenant comme modèle, ils veulent prendre le côté jouissance et amour de vie et omettre le zèle et la connaissance presque encyclopédique », s’exclame un autre ami de longue date, Zoheir el-Gazayri, directeur de l’Agence iraqienne, qui a travaillé avec lui dans nombre de journaux, dont Al-Badil qui unissait, à la fin des années 1970, à Beyrouth, 500 écrivains et artistes iraqiens qui ont fui le régime baassiste.
Vivre pleinement serait probablement chez Saadi Youssef l’ultime façon d’écrire sa poésie qui plonge dans la scène quotidienne et qui l’a imposé parmi les voix les plus remarquables de la modernité arabe.
Depuis son premier recueil Al-Qorsane (le pirate) en 1952, il ne cesse de renouveler et d’expérimenter. Armé d’une connaissance du patrimoine arabe classique, amoureux d’Abou-Tammam, d’Imroue Al-Qays et d’Al-Jawahéri, il commence par le poème libre, pour ensuite s’ecarter de la métrique au profit d’une musique et d’une harmonie musicale intérieure qui sont le secret de ses vers. Toujours se mettant des obstacles pour ensuite aller au-delà. Un exercice dur de liberté.
Source d’étonnement
Il ne cesse d’étonner son lecteur, les poètes de sa génération ou les jeunes poètes, par cette écriture qui se situe entre poésie, narration et prose. Inclassable, même si elle est aujourd’hui plus proche du poème en prose. Et la musique ? Sacrifiée dans la poésie de nombreux écrivains du poème en prose contemporains. Elle demeurera la voie salutaire chez le poète iraqien : « Elle restera nécessaire, affirme Youssef. Le poème en prose arabe devrait aboutir à un système musical qui lui est propre, et cela exige beaucoup d’efforts et beaucoup d’études ». C’est ce qui l’incite toujours à accumuler le savoir de la poésie grecque, au poème en prose français et surtout américain, pour ensuite se lancer dans l’expérimentation. Car les sources de Youssef ne sont pas uniquement arabes, puisque comme le dit Octavio Paz, à l’intérieur de tout poète gît une gamme de poètes. Il va à la recherche de la rébellion dans les vers de Rimbaud, et présente à travers ses traductions vers l’arabe l’œuvre d’un Walt Whitman, ou d’un George Orwell ou encore la Beat Generation. « J’ai un penchant pour le poème en prose américain parce qu’il est pourvu de traditions révolutionnaires et sociales plus enracinées que son homologue français. C’est le poème de la rue, des manifs, de la vie de tous les jours, tout simplement. Et il n’a pas été bien découvert dans le poème en prose arabe ». Et ainsi, sans se réclamer comme traducteur, mais comme un simple amateur, qui aime certains poèmes, certains romans et veut partager cet amour avec l’autre, le lecteur. C’est pourquoi toute une génération lui doit les traductions des grands Grecs Ritsos et Cavafis dont il se vante, avec amour : « J’ai traduit 120 poèmes de Cavafis ».
Doué pour saisir les petits riens qui l’entourent dans son quotidien, il s’exerce à ouvrir tous ses sens pour capter des scènes qui prendront leur place dans sa poésie. Le détail et la minutie seront les matériaux de sa recherche poétique. Ainsi, même ses multiples exils depuis 1972 entre de nombreux pays arabes et européens, il réussit à les dompter et à les soumettre à l’exercice de l’écriture. « La majeure partie de ma vie créative, je l’ai vécue en dehors de l’Iraq. La terre de l’écriture n’était pas la première terre, et à chaque fois que je me déplace, j’essaie de m’adapter au nouvel endroit. Il y en a toujours quelque chose de nouveau : des couleurs, des mouvements, la nature, les gens et leurs cultures, tout cela pénètre la poésie et l’enrichit. Tous les fleuves que j’ai traversés me semblent aujourd’hui des fleuves de civilisations diverses ». La poésie de ce chasseur (guetteur) du quotidien invite à admirer la beauté dans le banal, à nous rendre poétiques, ce qui ne l’est pas normalement, dans la rue, dans les grandes surfaces, les stations d’essence, les chambres, etc. « Saadi Youssef est l’un des poètes dont la poésie m’a poussé à explorer le poétique en ce qui est exempt de poésie, et m’a tenté à résister à la séduction du rythme criard », écrit le grand poète palestinien Mahmoud Darwich dans un article au 70e anniversaire de son ami Saadi. Le drame de ce pèlerin définitif est de vivre l’exil, en essayant à chaque instant de le transcender. Rejetant le mot exilé, lui préférant « résident du monde », il se sent chez lui dans son état d’outsider : « J’ai besoin de me sentir chez moi, sinon je ne pourrai pas écrire de poèmes ». Nostalgique ? Il essaie toujours de résister au sentiment nostalgique pour parvenir à l’équilibre nécessaire pour écrire. Même si toute sa poésie respire le paysage de l’enfance, celui d’Abul-Khassib, au sud de la ville de Bassora, il est conscient qu’il ne la rejoindra plus. « Je suis sorti en 1972, après ma libération de la prison, et après la chute du front national, n’ayant d’autre alternative que de m’en aller, puis revenir pour partir définitivement en 1978. Je n’y suis pas retourné et n’y retournerai pas », affirme l’auteur de Loin du premier ciel (titre d’un recueil en 1970 et de l’anthologie traduite en français, sortie aux éditions Actes sud sous le même nom en 1999). Son premier ciel, Bassora devient un leitmotiv dans son œuvre : « Arabe de l’Iraq/Moi : Bassora est ma maison et mon palmier. Et moi le fleuve appelé de mon nom, le sable de Dieu est mon itinéraire et mon camp » (Certificat de nationalité, 1956) ou « Pense à Bassora, pense à ce qu’on aime/ et ce à quoi on chante du cœur :/ soleil, pain, amour/ pense avec Bassora » (Entre leurs mains, 1956). Mais il est conscient qu’elle n’est plus aujourd’hui le trésor dans lequel il puisait ses poèmes. « Elle représentait pour moi la scène première, la plus proche de l’enfance, de la fougue, des couleurs, c’est presque un univers onirique … elle n’est plus, elle n’existe plus maintenant. Elle reste une chose lointaine dans la mémoire. Bassora revient tantôt tel un équivalent de l’obscurité, de la noirceur. Et lorsque je remonte à l’enfance, c’est plutôt une technique d’écriture, mais jamais comme élément véridique et réel ». Et qu’en est-il de demain ? D’aujourd’hui, que la résistance iraqienne bat son plein, et qu’on entend le retour du journal du Parti communiste. Cela ne tentera-t-il pas cet activiste de longue date, qui avait dirigé la rubrique culturelle du quotidien du Parti communiste dans les années 1970 ? Lui-même qui, trente ans après, sort un recueil intitulé Le Dernier communiste (éditions Tobqal, 2007), déclarant son attachement aux idées communistes : « Je m’attache au communisme, comme s’attache le Français à la Révolution française, à l’idée militante de la République ». Et même si le « bus rouge s’est égaré » comme il l’écrit dans son poème, il veut entreprendre son chemin, « que faire ? Nous marcherons et poserons les questions ». Sans jamais perdre de vue le grand rêve. Il est pessimiste quant à la situation actuelle en Iraq : « Les intellectuels iraqiens ont été convoqués pour contribuer à l’occupation, de nombreux communistes ont rejoint le cortège des occupants et sont payés par l’administration de l’occupant ». Et d’ajouter : « La scène du journal communiste qui coïncide avec le premier jour de l’occupation de Bagdad faisait partie du camouflage général. Après, c’était clair qu’il n’y aurait plus place pour la démocratie, ni pour une nouvelle tendance laïque. Parce que l’accord des occupants était en principe avec des partis religieux. Toute la scène relève du non-sens ». Et il continue sa route, de son escale au Caire, il retourne à Londres. L’air furieux, mais toujours calme. Et l’on se rappelle ses vers sarcastiques et combien déchirants America, America, écrits en 1995 : « God save America/My home, sweet home ! (…) Mais je ne suis pas américain./ Est-ce suffisant pour que le pilot du Fantôme me ramène à l’âge de pierre ! ».
D.Q
