
Le carnage et, bien sûr, suivi d’un pillage systématique. Le cheptel composé d’ovins, de bovins et de chevaux, est conduit et vendu à Alger. Le produit du butin, comme cela s’érigera en tradition, est partagé entre les officiers supérieurs de l’armée d’invasion, la troupe et les mercenaires.
Par Amar Belkhodja
Sur le même marché, ont trouvait des bijoux encore accrochés aux poignets et aux oreilles que les égorgeurs avaient amputés à la hâte. Pour semer la terreur, certains soldats rentraient de cette triste expédition avec des têtes décapitées et accrochées au bout de leurs lances.
Comme le faisait le tristement célèbre Youssouf, innovateur lui aussi en la matière, puisqu’il se plaisait, au terme de chaque razzia, de rentrer, triomphant, dans les douars, en brandissant une tête de mort au bout de son sabre, en guise de trophée semeur de terreur. (1) (1) Le général Bugeaud fit exposer dans les rues de Miliana, en 1845,et ce, pendant trois jours, la tête de Mohamed Benallal, le valeureux khalifa de l’Emir Abdelkader, mort au combat à l’âge de 29 ans. Dans ce même contexte, Mohammed Harbi Raconte : « C’est à la cité « indigène » que je découvris les exploits de Si Zeghdoud, un marabout qui se réclamait de l’Emir Abdelkader et qui avait mené la vie dure aux troupes coloniales durant les premières décennies de la conquête. Il mourut au combat dans la nuit du 2 au 3 mars 1843. Sa tête fut exposée par l’armée française à Constantine, Skikda et El-Arrouch ». (Mohammed Harbi – Une vie debout – Mémoires politique 1943-1962 – T.I – pp. 65-66 – CasbahEditions – Alger – 2001). Beaucoup plus tard, pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), l’armée française organisait des spectacles macabres en exposant, dans plusieurs villes et villages, des corps sans vie de membres de l’ALN ou du FLN, tués au combat ou carrément assassinés en détention. Ce fut d’ailleurs le cas du chanteur Ali Maachi et ses deux compagnons, assassinés par balles dans un camp de détention puis pendus aux platanes de la place publique de Tiaret le 8 juin 1958. (Note de l’auteur).
Toutefois, le plus déshonorant dans l’affaire des Aoufias, c’est que leur innocence dut amplement établie en ce sens que le fameux burnous rouge (1), dérobé aux émissaires de Ferhat Ben Saïd, fut retrouvé par une autre tribu et restitué aux autorités militaires françaises. Ce qui n’a pas d’ailleurs empêché le duc de Rovigo de faire comparaître le cheikh de la tribu décimée, Rabbia, en conseil de guerre : « Il fut traduit devant un conseil de guerre, jugé, condamné et exécuté ; et cependant on avait déjà acquis la certitude que ce n’était pas les Ouffia qui avaient dépouillé les envoyés de Ferhat : mais acquitter le chef, c’était déclarer la peuplade innocente et condamner moralement celui qui en avait ordonné le massacre ; pour éviter cette conclusion logique, on condamna donc Rabbia ». Ceci est une confession d’Etienne Pellissier de Reynaud (Voir Annales algériennes – T.I – p.247).
Le drame des Aoufias n’est pas encore clos. Il ne se termine pas avec la nuit sanglante du 6 au 7 avril 1832. Rabbiaa Ben Sidi Grahnen et l’un de ses compagnons, Bou Rachba, furent « épargnés » de la tuerie collective. Le duc de Rovigo leur organise un procès en règle. Ils comparaissent devant le conseil de guerre le 14 avril 1832 qui prononce à leur encontre le peine capitale. Ils sont exécutés le 17 avril de la même année, en public, à Bab-Azzoun (Alger). Leur décapitation n’est pas pour autant l’épilogue du massacre des Aoufias pour un vol dont on les accusa à tort. Mais qu’importe. Le crime est déjà commis. Le procès qui termine par la condamnation à mort, confirme et approuve à postériori le carnage commis quelques jours auparavant.
Rabbia, le chef de la tribu des Aoufias, même décapité, ne dort pas en paix, lui qui, tout le long du parcours qui le mène vers le lieu du supplice, ne cessa de réciter la chahada (Je témoigne qu’il n’y a d’autre Dieu qu’Allah et je témoigne que Mohammed est l’envoyé d’Allah) jusqu’au moment fatal. Sur les lieux un personnage, flanqué d’un assistant, attend le cortège funèbre, traînant les deux condamnés sur un chemin du calvaire.
C’est un docteur qui répond du nom de Bonnefond qui se prépare à une funeste expérience sur l’une des deux têtes des suppliciés, autorisé, bien sûr, avec bienveillance par les autorités militaires françaises parmi eux Trézel qui, trois ans plus tard sera humilié par l’Emir Abdelkdaer lors de la mémorable bataille du Mactaä, dans la région de Mostaganem. Le docteur en question désirait vérifier la théorie d’un médecin américain selon laquelle une tête séparée du troc garderait un semblant de vie durant quelques courts instants. C’est l’historien Moulay Belhamissi qui rapporte la manière – racontée par le docteur lui-même, dont s’est déroulée la démonstration macabre dans un laboratoire à ciel ouvert.
(1) Dans les 1930 et 1940, Mohamed Bensalem, qui opposa des années durant sa plume au régime des Territoires du Sud, qualifia les chefs ‘indigènes » de service (caïd, agha et Bachagha) de « Tyranneaux en burnous rouge ». Bensalem a survécu à trois attentats fomentés contre lui par la féodalité algérienne complice des officiers français dans les Territoires du Sud. (Voir pour plus de détails Mohamed Bensalem Laghouati – La plume contre le sabre – de Amar Belkhodja – Ed. Lazhari Labter – Alger – 2008). Note de l’auteur).
« Le jour J, dit-il, je pris en conséquence les mesures nécessaires pour rendre l’expérience aussi concluante que possible. Je fis porter le matin même, avant le jour, une petite table très basse, dont se servent les Arabes et j’y placer un vase en bois, large et peu profond. Je le fis remplir de plâtre pulvérisé. M. de Fallois, muni d’un porte-voix et d’un stylet très acéré, s’y était rendu un quart d’heure avant l’arrivée des condamnés. Aussitôt la tête tranchée, un des valets la déposerait sur la poudre de plâtre afin d’arrêter autant que possible l’hémorragie.
Pour la première tête, M. de Fallois devait appeler le décapité par son nom, en appuyant le porte-voix sur l’oreille, pendant que je l’examinerai dans les yeux et sur les autres parties du visage. Or, il arriva que malgré les cris proférés, je ne remarquai pas le plus léger signe de vie. A peine quelques muscles se contractèrent sus l’influence des piqûres faites avec la pointe acérée du stylet. Nous changeâmes de rôle pour la seconde tête, mais sans résultat ». (1). (Cité par Moulay Belhamissi dans « Une tragédie aux portes d’Alger » – Etude non datée).
Le mépris des deux condamnés à mort et à leur sépulture n’est pas entièrement clos. Quand les « experts » en sciences naturelles rangent leurs instruments et quittent un laboratoire improvisé dans une artère publique, déçus et ruminant, néanmoins, un échec parce que des têtes « avaient refusé de leur parler », c’est au tour des artistes-peintres, ou supposés tels, de les remplacer sur la scène, avec tout ce qu’elle conserve comme tableau macabre. C’est le cas de la dire.
C’est une artiste qui va prendre le relais des deux laborantins de Bab-Azzoun. Le docteur Bonnefont, maître des céans, accepte de lui « prêter » les têtes des deux martyrs de la tribu des Aoufias, assassinés injustement. Une artiste qui désirait se servir d’une tête comme « modèle » pour un tableau consacré au capitaine Yusuf, à l’époque où il décapitait à volonté les Algériens et portait au bout de son sabre la tête de l’un d’eux, un tableau qui « immortaliserait » l’un de ses tristes exploits.
Somme toute, sabreurs, médecins et artistes se donnaient rendez-vous sur un sol où le meurtre collectif ou individuel étaient devenus des parties de plaisirs de tous les jours que seul le sadisme était capable de secréter et produire. Les deux têtes, cédées pour « raison artistique », n’ont jamais été réclamées par le docteur Bonnefont. On ne sait plus où ces vestiges humains avaient-ils échoué : « Ainsi s’achève la tragédie commencée aux portes d’Alger. La cruauté, l’ignominie, l’humiliation et la barbarie, le mépris et l’irrespect des morts, restent plus forts que l’oubli ». (Moulay Belhamissi).
Les médecins, décidément, sont toujours de la partie. Ils réapparaissent de nouveau pendant la guerre d’Algérie (1954-62), postés comme des charognards au pied de la guillotine de Serkadji (Alger). Cette fois-ci, c’était pour « récupérer » les yeux sur les têtes des condamnés à mort et y prélever ensuite les cornées qu’on destinait aux greffes sur des « patients » européens. (Voir à ce sujet Baya Hocine – Au rendez-vous de tous les combats – de Amar Belkhodja – Ed. ENAG – Alger – 2014). Le prélèvement des yeux sur les décapités algériens eut lieu deux ou trois pendant les interminables aubes sanglantes de Serkadji.
A.K
Source : Au rendez-vous de tous les combats – de Amar Belkhodja – Ed. ENAG – Alger – 2014
