Jean de La Fontaine, poète et fabuliste du XVIIe siècle, pour écrire ses fables, s’est inspiré largement des 358 récits animaliers d’Ésope. Il ne s’en est jamais caché puisqu’il le déclare explicitement dans l’introduction de son célèbre ouvrage en rendant hommage au maître Ésope. Ce dernier n’était pas grec comme le pensaient et le pensent encore beaucoup de gens, mais éthiopien.
Par Khalil Aouir
Les fables de la Fontaine, reconnues comme étant un des monuments de la littérature française, voire mondiale, grâce à leur portée universelle, continuent évidemment à façonner l’imaginaire collectif des enfants du monde entier depuis près de quatre siècles d’histoire littéraire et attisent encore la curiosité des chercheurs scientifiques à l’université, faisant l’objet de nombreux débats, tant sur le plan des idées que sur la forme. Néanmoins, l’émergence de cette production littéraire, tout à fait titanesque en terme de sagesse philosophique prolonge ses racines dans les apologues d’Ésope, d’abord transmis par voie orale, puis par écrits, par l’entremise de plusieurs auteurs à travers les siècles, subissant ainsi quelques modifications.
Qui est ce mystérieux Ésope et en quoi sa vie intrigue-t-elle autant les chercheurs en littérature et les historiens ?
Bien que sa biographie demeure incertaine, probablement semi-légendaire, Ésope, selon la version largement répandue, serait né vers 620 et aurait rendu l’âme vers 564 av. J.-C en Phrygie, une région de l’Asie mineure (l’actuelle Turquie).
Il aurait d’abord été soumis à l’esclavage. Affranchi, il se serait mis à effectuer des voyages dans différents pays, plus particulièrement en Afrique et en Orient. Du fait de sa pénible expérience comme esclave, il aurait acquis une incroyable sagesse de vie, lui permettant de décortiquer en profondeur la nature humaine dans toute sa singularité. Du reste, sa débrouillardise et son habilité à user de la ruse l’amènent à servir de prestigieux princes. À l’instar des fables La Fontaine, les fables ésopiques mettent souvent en scène des animaux personnifiés pour représenter les grands traits qui caractérisent la nature humaine, tout en fournissant d’une manière amusante une leçon de vie. Pour l’anecdote, certains prétendent qu’il se serait émancipé de l’esclavage qu’il aurait subi, en se servant de son talent de fabuliste. De facto, ses apologues, relatées avec une tonalité à la fois sarcastique et moralisatrice, deviennent très en vogue dans l’Antiquité, à tel point que Socrate, le père de la philosophie morale, aurait décidé de mettre en vers des fables de cet auteur durant ses derniers moments de détention avant de mourir. Il est également à mentionner qu’Ésope serait le fabuliste à l’origine de plusieurs fables dont Le Lièvre et la Tortue, Le Corbeau et le Renard ou encore Le Bûcheron et la Mort. D’après le célèbre auteur de comédie antique Aristophane, son sarcasme comme son sens de la dérision, que l’on retrouve couramment dans ses fables auraient causé sa propre mort, la légende raconte qu’il aurait été, par animosité, jeté d’une falaise à Delphes, parce qu’il se serait moqué des mœurs superstitieuses, propres aux habitants de ladite cité grecque, qui consistent à compter sur la générosité du dieu Apollon, plutôt que de cultiver la terre pour se nourrir.
Esope était éthiopien. Enlevé à sa terre natale et réduit à l’esclavage en Phrygie
Or, il convient de signaler que dans cette version bien établie, il existerait une légère contradiction, bien que fort significative, qui porte sur l’origine ethnique d’Ésope, selon les dires de Plutarque. À ce propos, ce dernier, biographe et philosophe emblématique de la Rome antique, s’attache à démontrer que le père des Fables était éthiopien, emmené de force comme esclave en Phrygie. Les contes traditionnels de sa région natale, ainsi que les animaux sauvages, typiquement africains tels que le lion, le chameau, l’éléphant et le singe, auraient été un facteur déterminant dans la genèse de ses fables. Au demeurant, ce qui laisse supposer qu’Ésope serait africain, c’est le récit de Maxime Planude, intellectuel byzantin du moyen-âge, dans lequel il le décrit comme un homme à la peau noire et aux cheveux crépus. Bedonnant, disgracieux, bègue et cagneux, Ésope y est dépeint de la sorte. Mais du reste, il est pourvu d’une intelligence supérieure à la moyenne et d’une grande agilité d’esprit qui le distingue parmi le commun des mortels. Extrêmement déluré, il parvient toujours à ses fins malgré l’ingratitude manifeste de son physique. Pour couronner le tout, même Hérodote affirme qu’il est d’origine Éthiopienne et aurait été capturé sur la côte Est africaine pour être vendu à un riche Grec qui fera de lui un esclave et un amuseur, ce témoignage concernant l’origine ethnique d’Ésope est bien évidemment considéré comme le plus ancien.
Par ailleurs, il est effectivement intéressant de souligner que Jean de La Fontaine se revendique de ce que l’on doit à Ésope comme héritage littéraire. Loin d’être un usurpateur, il s’est tant bien que mal efforcé de prendre la plume pour retracer le parcours d’Ésope, dans la préface de son premier recueil de fables, intitulé La vie d’Ésope le phrygien, imprégnée principalement de celle de Maxime Planude, intellectuel byzantin du moyen-âge. Dedans, il le mentionne explicitement et proclame hautement son mérite en lui rendant hommage. En dépit du nombre important des fables qui ont été reprises, il s’agit avant tout d’un véritable travail de réécriture poétique, donnant à la fable ses lettres de noblesse. De surcroît, son œuvre s’inscrit dans la querelle des Anciens et des Modernes. Cette dissension oppose grosso modo les défenseurs de l’héritage gréco-romain et les revendicateurs d’une forme artistique nouvelle.
Même si selon la version bien établie de nos jours par les Occidentaux, le père de la fable, Ésope, était grec, il importe de faire la lumière sur les indices historiques corroborant son origine africaine, et ce, pour faire valoir la contribution, souvent ignorée, de l’Afrique à la civilisation universelle. Depuis longtemps, on tend à vanter à tort la supériorité du continent européen par rapport à l’Afrique, véhiculant ainsi des clichés purement racistes et discriminatoires. Or, les témoignages cités précédemment donnent quelques éclairages sur l’apport intellectuel de l’Afrique à l’Histoire de l’Humanité.
Du coté occidental, on continue toujours à claironner sous la voie lactée qu’Esope est un fabuliste grec. Quoi de plus normal quand on sait que le passe-temps favori des Européens a de tout temps été d’essayer de prouver qu’ils sont les seuls à réfléchir et à créer ici-bas. D’ailleurs, c’est en affirmant que les Africains étaient plus proches des animaux que des humains que les « lettrés » occidentaux ont ouvert la porte à l’un des plus grands crimes contre l’humanité : la traite des Noirs.
Kh.A
