Héritage spirituel et musical / Les Aïssaouas, un patrimoine vivant célébré au Maghreb

La confrérie des Aïssaouas, héritière d’une tradition mystique et musicale profondément enracinée dans l’histoire du Maghreb, continue de fasciner et de rassembler. Leur art, à la fois spirituel et populaire, a récemment été mis à l’honneur lors de la première édition des journées nationales du patrimoine populaire authentique Aïssaoua, organisée à El Tarf. Cet événement, qui s’est déroulé à la bibliothèque principale de lecture publique Chahida Françoise-Louise, dite Mabrouka Belkacem, a marqué une étape importante dans la valorisation de ce patrimoine séculaire.

 

Par Yakout Abina

Portée par l’association locale El Amel de promotion du patrimoine et du tourisme, en coordination avec la direction de la culture et des arts, la manifestation qui s’est tenue du 10 au 14 janvier a coïncidé avec la célébration du nouvel an amazigh, renforçant ainsi le lien entre les traditions locales et les pratiques spirituelles. L’ouverture, supervisée par les autorités locales et en présence de figures culturelles de la région, a donné le ton : il s’agissait de rappeler que l’art des Aïssaouas n’est pas seulement une pratique religieuse, mais aussi un vecteur de cohésion sociale et de transmission culturelle.

Le directeur de la culture et des arts, Azzedine Abdelkader, a souligné que cette rencontre s’inscrivait dans une démarche de valorisation du patrimoine immatériel et d’encouragement des échanges entre les troupes qui perpétuent ce genre musical dans les différentes wilayas du pays.

En effet, les Aïssaouas, connus pour leurs chants spirituels, leurs rythmes hypnotiques et leurs cérémonies de transe, incarnent une mémoire vivante qui dépasse les frontières régionales. Leur histoire est l’une des plus fascinantes du Maghreb . Mêlant soufisme orthodoxe, folklore populaire et phénomènes surnaturels, cette confrérie religieuse occupe une place unique dans l’identité maghrébine.

Tout commence au XVIe siècle avec un homme appelé Sidi Mohammed ben Aïssa. Né dans la région du Souss et installé à Meknès, ce cheikh charismatique fonde une confrérie basée sur la dévotion et l’invocation constante. Surnommé le Cheikh al-Kâmil (le Maître Parfait), il a laissé derrière lui une doctrine centrée sur la discipline de l’âme.

L’un des mythes fondateurs raconte qu’un jour de famine, les disciples du Cheikh n’avaient rien à manger. Il leur aurait alors ordonné de manger tout ce qu’ils trouvaient (pierres, épines, serpents). Par miracle, ces éléments se seraient transformés en nourriture délicieuse. C’est de là que viendrait la tradition des rituels “extrêmes”. Ce récit fondateur explique pourquoi, aujourd’hui encore, certains adeptes semblent immunisés contre les poisons et la douleur.

La cérémonie principale des Aïssaoua s’appelle la Lila (la nuit). Elle suit une progression précise qui mène à l’extase mystique. La soirée commence par des récitations calmes de versets du Coran et d’oraisons (litanies) écrites par le fondateur. Petit à petit le rythme s’accélère, les adeptes se lèvent et balancent leur corps de manière synchronisée au son des instruments. Sous l’effet des hautbois (ghayta) et des percussions (tbel et bendir), certains participants entrent dans un état de conscience modifiée appelé el Hadra, ou l’extase.

Lors du grand rassemblement annuel (le Moussem) à Meknès, les observateurs témoignent de phénomènes qui défient la logique. Les membres de certains clans Aïssaoua manipulent des serpents et des scorpions avec une aisance déconcertante, affirmant que le nom de leur maître les protège du poison.

En état de transe profonde, certains adeptes peuvent mâcher du verre ou se piquer avec des objets tranchants sans montrer de signes de souffrance ni de traumatismes graves. Un autre rituel ancestral, la “Frisa” (aujourd’hui quasiment disparu ou très rare), consistait à dépecer un animal vivant à mains nues lors d’un état de transe sauvage, symbolisant le retour à un état primitif avant la purification spirituelle. Certains “états” de transe imiteraient même le comportement d’animaux (le lion, le chameau, la panthère), symbolisant le combat de l’homme pour dompter ses instincts les plus bas.

Le secret des Aïssaoua, qui leur permet de traverser des épreuves physiques impressionnantes, ne relève pas d’un seul mystère, mais d’une combinaison de facteurs neurophysiologiques, psychologiques et spirituels.

Le secret principal réside dans l’état de transe hypnotique atteint grâce à la musique (le Lila). Les percussions et les instruments à vent utilisent des rythmes polyrythmiques qui finissent par “verrouiller” le cerveau sur une fréquence précise. En arrivant à cet état de conscience modifiée, le cerveau libère massivement des endorphines (hormones du bien-être) et de la dopamine, mais surtout des enképhalines qui bloquent la transmission des signaux de douleur vers le système nerveux central.

En atteignant la concentration extrême appelée la Hadra, le sujet subit une dissociation où l’esprit se détache du corps physique. Pour le pratiquant, ce n’est plus lui qui ressent la chaleur ou l’impact, car son ego et sa conscience sont projetés ailleurs. C’est ce que les psychologues appellent une analgésie par suggestion.

Il ne faut tout de même pas négliger l’aspect progressif de cette tradition. Les membres grandissent dans un environnement où les rythmes, les invocations et les pratiques rituelles font partie du quotidien. Dès le plus jeune âge, le corps et l’esprit sont habitués à ces stimuli, ce qui les prépare à vivre la transe sans peur ni résistance.

Cette immersion précoce conditionne les adeptes à dépasser les réactions instinctives de crainte face aux sons puissants, aux mouvements collectifs ou aux pratiques spectaculaires. La transe, loin d’être un état isolé, devient une expérience partagée où l’énergie de la foule agit comme un catalyseur. L’effet d’entraînement réduit les inhibitions et neutralise la peur, considérée comme l’un des principaux amplificateurs de la douleur.

Aujourd’hui, ces cérémonies ne se limitent plus aux contextes religieux. Elles sont devenues des spectacles populaires, intégrés aux festivals et célébrations culturelles. Elles attirent un public varié, curieux de découvrir une tradition qui conjugue ferveur mystique et énergie musicale. Les Aïssaoua, par leur musique et leur spiritualité, restent un pont fascinant entre le monde visible et l’invisible. Qu’on y voie un miracle de la foi ou un phénomène psychologique de transe collective, ils incarnent une part essentielle de l’identité culturelle du du Maghreb. Leur art, à la fois mystique et festif, continue de séduire et de fédérer. Mais aussi d’intriguer.

 

Y.A

 

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