Crise sanitaire au cœur de l’Afrique/Ebola frappe fort en RD du Congo parce que le pays est affaibli

L’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo a déjà causé plus de 130 décès et des centaines de cas suspects. Face à cette flambée, l’Union africaine a déclenché son plus haut niveau d’alerte continentale et l’OMS son deuxième niveau d’alerte internationale. Mais sur le terrain, la guerre civile et l’instabilité chronique paralysent la riposte.

 Par Chaimaa Sadou

 Selon les dernières déclarations du ministre congolais de la Santé, Samuel Roger Kamba, on dénombre environ 513 cas suspects et 131 décès probables. Le précédent bilan, quelques jours plus tôt, faisait état de 91 morts et 350 cas suspects. Cette augmentation rapide inquiète les spécialistes : elle signifie que le virus circule de façon active et que de nombreuses personnes contaminées n’ont pas encore été identifiées.

 

Concrètement, chaque jour de retard dans l’identification des malades augmente le nombre de contaminations secondaires. Les experts estiment que chaque personne infectée peut à son tour contaminer deux ou trois autres personnes si aucune mesure d’isolement n’est prise rapidement. Dans les zones rurales de l’Ituri, où les habitants se déplacent souvent à pied entre les villages, le virus peut ainsi franchir des dizaines de kilomètres en moins d’une semaine.

 

L’épicentre de l’épidémie se trouve dans l’Ituri, une province frontalière de l’Ouganda et du Soudan du Sud. Cette région est riche en mines d’or, ce qui attire chaque jour des milliers d’artisans miniers, de commerçants et de migrants. Les mouvements de population y sont constants et difficiles à contrôler. Des cas suspects ont déjà été signalés à Butembo, un carrefour commercial du Nord-Kivu situé à quelque 200 kilomètres du foyer initial, ainsi qu’à Goma, grande métropole de l’est congolais. L’Ouganda voisin a également enregistré au moins un décès, confirmant la propagation transfrontalière du virus.

 

Un virus sans vaccin spécifique

 

La souche identifiée actuellement se nomme « Bundibugyo ». Elle a été détectée pour la première fois en Ouganda en 2007. Contrairement à la souche dite « Zaïre », pour laquelle il existe désormais des vaccins efficaces, aucune immunisation ni traitement spécifique n’est encore disponible contre le variant Bundibugyo. Cette absence d’outils médicaux rend la riposte particulièrement délicate.

 

Les médecins sur le terrain ne disposent donc que de soins dits « de soutien » : réhydratation, traitement de la fièvre, lutte contre les hémorragies. Pas de médicament antiviral ciblé, pas de sérum spécifique. Dans les centres de traitement improvisés, souvent des tentes montées en urgence, le personnel soignant travaille sous une chaleur accablante, avec des équipements de protection limités. Malgré les risques, ces hommes et ces femmes restent à leur poste, conscients que leur sacrifice sauve des vies. Un médecin congolais témoignait récemment : « Nous ne reculerons pas, même sans armes. »

 

Ebola provoque une fièvre hémorragique sévère, avec des symptômes tels que vomissements, diarrhées, saignements internes et externes, et défaillance des organes. Selon l’OMS, le taux de mortalité des précédentes épidémies a varié entre 25 % et 90 % selon les contextes. En un demi-siècle, le virus a tué plus de 15 000 personnes en Afrique. Chaque flambée est une course contre la montre pour isoler les malades, retracer leurs contacts et sensibiliser les communautés.

 

Mobilisation internationale mais risques persistants

 

Face à cette menace, les États-Unis ont annoncé un renforcement immédiat de leurs contrôles sanitaires. Les Centres américains de contrôle et de prévention des maladies (CDC) vont désormais soumettre les voyageurs aériens en provenance des zones touchées à un dépistage systématique. Washington prévoit également de restreindre temporairement l’attribution de visas pour les étrangers ayant récemment séjourné dans les régions infectées.

 

Par ailleurs, un ressortissant américain a contracté le virus alors qu’il travaillait en RDC. Selon les CDC, il a développé des symptômes ce week-end et a été testé positif. Il doit être transféré en Allemagne pour y recevoir des soins spécialisés. Les autorités américaines estiment toutefois que le risque pour la population générale des États-Unis demeure faible pour l’instant.

 

À Genève, lors de l’ouverture de la 79e Assemblée mondiale de la santé, le directeur général de l’OMS, TedrosAdhanomGhebreyesus, a tiré la sonnette d’alarme sur un contexte mondial devenu « dangereux et source de divisions ». Il a cité l’épidémie d’Ebola en RDC et la récente résurgence de l’hantavirus sur un navire de croisière comme les symptômes d’un monde fragilisé par les conflits, les crises économiques et le changement climatique.

 

Le Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, invité spécial de l’Assemblée, a insisté sur la nécessité de la solidarité internationale : « Aucun pays ne peut s’en sortir seul. Protéger les autres est la meilleure façon de protéger nos propres sociétés. » Il a également dénoncé ce qu’il appelle une « pandémie d’égoïsme » qui affaiblit les mécanismes mondiaux de coopération sanitaire.

 

Les faiblesses chroniques de la RDC

 

Sur le terrain congolais, les difficultés sont immenses. Peu d’échantillons ont pu être testés en laboratoire à ce jour. Les bilans communiqués par le ministère de la Santé s’appuient donc en grande partie sur des cas de suspicion, faute de moyens suffisants pour confirmer biologiquement toutes les infections.

 

Le ministre Kamba a lui-même reconnu que « les décès que nous donnons sont tous les décès retrouvés dans la communauté, sans nécessairement dire qu’ils sont tous liés à Ebola ». Cette prudence est nécessaire, mais elle montre aussi les limites du système de surveillance épidémiologique congolais.

 

À ces difficultés sanitaires s’ajoute un contexte sécuritaire désastreux. L’est de la RDC est ravagé depuis des années par une guerre civile larvée. Des dizaines de groupes armés s’affrontent pour le contrôle des mines d’or et d’autres ressources naturelles. Ces violences provoquent des déplacements massifs de population : des centaines de milliers de personnes vivent dans des camps de déplacés où l’hygiène est précaire, où l’accès aux soins est quasi inexistant, et où le virus peut se propager silencieusement.

 

Les équipes médicales internationales peinent à accéder aux zones rouges. Des soignants ont déjà été attaqués par endroits, accusés à tort de propager la maladie. La méfiance envers les autorités sanitaires, alimentée par des années de conflit et de promesses non tenues, complique encore le travail de sensibilisation.

 

La guerre civile profite aux virus

 

Depuis la première apparition d’Ebola en RDC en 1976, le pays a connu près d’une quinzaine d’épidémies. À chaque fois, la communauté internationale a apporté des aides financières et logistiques. À chaque fois, après l’alerte, les investissements dans le système de santé sont retombés. Et à chaque fois, la guerre civile ou les tensions politiques ont repris le dessus.

 

Les autorités congolaises successives auraient pu renforcer le système sanitaire national et former davantage d’équipes locales. Des laboratoires régionaux et des campagnes de vaccination auraient également permis d’améliorer la prévention de routine contre les souches connues d’Ebola. Mais elles ont préféré s’adonner à des querelles de pouvoir, à une guerre civile qui n’en finit pas, et à l’exploitation sans contrôle des richesses du sous-sol.

 

Chaque nouvelle épidémie coûte à la RDC des millions de dollars d’aide internationale. Cet argent, s’il était investi dans la paix, suffirait à construire des hôpitaux dans chaque territoire de l’Ituri.

 

Résultat : la guerre continue et les virus aussi. Les épidémies prospèrent dans un État affaibli par la guerre,  la corruption et l’absence de services publics. Les populations civiles paient le prix fort. Elles meurent du virus, mais aussi des conséquences d’un conflit fratricide absurde: malnutrition, paludisme, rougeole, violences.

 

Ebola ne reculera pas tant que la guerre civile continuera de dicter sa loi en RDC. Cette situation met en lumière les limites persistantes de l’État congolais face aux crises sanitaires et sécuritaires. Pourtant, la paix est possible. Il suffit d’un peu de bon sens. L’épidémie d’Ebola en RDC n’est pas seulement une crise sanitaire : c’est le symptôme d’un État qui renonce aux intérêts de ses propres citoyens, au profit d’intérêts personnels inavoués. La paix n’est pas seulement un objectif pour le bien-être social. C’est l’une des grandes conditions nécessaires pour être un pays prospère et en bonne santé. Et où les virus n’auront pas de place.

C.S

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