Dans le sud-est des États-Unis, sur l’île de Sainte-Hélène, en Caroline du Sud, un petit groupe de chanteurs âgés de 70 à 90 ans s’est donné pour mission de sauvegarder un trésor musical né dans les plantations esclavagistes : les spirituals gullahs.
Par Rihab Taleb
Ces chants religieux, porteurs d’espoir et de résistance, occupent une place centrale dans la culture Gullah Geechee, née dans les Sea Islands, un archipel situé au large de la Caroline du Sud. Les Sea Islands ont été le lieu de vie de milliers d’Africains réduits en esclavage et contraints de travailler dans les plantations de coton et de riz. Isolées du continent, ces communautés ont développé une langue créole appelée Gullah, ainsi qu’une tradition musicale spirituelle profondément ancrée : les spirituals. Transmis oralement, ces chants expriment à la fois la douleur, la foi et la résilience.
Aujourd’hui, cette culture perdure notamment sur l’île de Sainte-Hélène, qui abrite l’une des plus importantes communautés gullahs des États-Unis, avec plus de 5 000 descendants directs d’esclaves. C’est dans ce contexte qu’est né le groupe Voices of Gullah, composé exclusivement de chanteurs âgés de 70 à 90 ans.
Parmi ses membres figurent Rosa Murray, 89 ans, son mari Joe Murray, 87 ans, leur fils Charles “Jojo” Brown, ainsi que Minnie Gadson, surnommée la “James Brown” du groupe par le musicologue Eric Crawford. Trop âgés pour pratiquer le ring shout — une danse rituelle rythmée —, ils continuent néanmoins de chanter, de taper du pied et de battre des mains pour faire vivre ces chants ancestraux.
Les Voices of Gullah se produisent lors de concerts à travers les États-Unis et à l’étranger, notamment au Belize et au Mexique. À chaque représentation, ils transmettent cette culture vivante aux générations futures, bien au-delà des frontières américaines.
Le guide du groupe est Eric Crawford, musicologue passionné et engagé. En 2007, il découvre des chants tels que Nobody Knows the Trouble I’ve Seen (“Personne ne sait les épreuves que j’ai traversées”) ou Kumbaya, originaires de cette région. Il raconte qu’à son arrivée sur l’île, il ne connaissait même pas le mot “Gullah” et avait simplement interrogé la communauté locale.
Depuis cette rencontre, Crawford enregistre et archive ces chants, soutient activement les tournées du groupe et cherche des financements pour des projets éducatifs visant à impliquer les jeunes dans la préservation de cette culture.
Malgré cet engagement, l’avenir des traditions gullah reste incertain et fragile. Crawford confie son inquiétude : lorsque ces quatre chanteurs disparaîtront, qui continuera à interpréter ces chants ? Toutefois, il garde espoir, imaginant qu’une relève pourrait se manifester sous d’autres formes — rap, hip-hop, peu importe — pourvu que l’on connaisse les origines, que l’on parle la langue et, surtout, que l’on garde le rythme.
R.T
