Le sel, ce roi de la cuisine, a aussi une importance insoupçonnable dans les croyances populaires de notre pays.
Personne ne nous contredira, si nous disons que le sel est le roi de la cuisine. Sans lui, tous les plats seraient fades et par conséquent quasiment immangeables. Souvent, ceux à qui le médecin ordonne un régime alimentaire dépourvu de sel ont bien du mal à se plier à cette exigence dont pourtant dépend leur santé, voire leur vie.
Dans la culture traditionnelle algérienne, le sel n’est pas seulement un ingrédient indispensable pour toute préparation culinaire. Il est aussi un élément autour duquel s’articule toute une multitude de rites et de croyances dont l’origine remonte à la période antéislamique.
Le sel, et cela on l’ignore généralement, est surtout une arme que les hommes malintentionnés utilisaient autrefois contre les femmes.
En effet, au sein des familles de jadis, la femme est jugée d’après sa façon de saler la nourriture qu’elle prépare. Ce jugement est parfois si sévère qu’il peut se solder par une… répudiation. La tradition nous rapporte de nombreux récits populaires où il est fait état de maris ayant répudié leurs épouses parce qu’elles n’avaient pas su trouver la bonne mesure pour saler un plat. Si un plat n’est pas suffisamment salé, l’épouse est considérée comme craintive, timide et passive. Ce sont de bonnes “qualités” pour une épouse, mais lorsqu’elles atteignent une certaine acuité, elles deviennent des tares. Dans leur excès de colère, il arrive très souvent que les maris leur disent qu’elles sont fades, “comme leur nourriture”. Et de même que la nourriture dépourvue de sel est immangeable, la femme en période menstruelle est “inconsommable”. De là, a découlé, peut-être, l’idée selon laquelle une femme qui ne met pas suffisamment de sel est aussi fade que celle qui a ses menstrues. Ainsi la femme qui ne sale pas assez ses plats est perçue comme celle qui a des règles en permanence. Le résultat de cette conception est que la femme qui cuisine mal est jugée incapable de fonder un foyer et avoir des enfants, puisqu’elle ne peut être enceinte que s’il y a arrêt des menstrues !
Autrefois, dans les familles nombreuses où il y avait plusieurs brus, la femme, en période menstruelle, n’a pas le droit de cuisiner. Cette pratique existe toujours dans nos campagnes.
Bien qu’il soit indispensable, cet aliment ne se consomme jamais seul en raison de la sensation de brûlure qu’il provoque sur la langue dès qu’on le goûte. On ne peut le consommer qu’une fois étalé et dilué dans de la nourriture. C’est pourquoi la femme qui sale plus qu’il n’en faut est considérée comme étant une femme à excès, une femme “brûlante” en tous points. Entendre par-là, capable de consumer son mari qui risque de s’avérer incapable de faire face à ses “excès”, sexuellement parlant. Une femme qui met beaucoup de sel est une femme insatiable, dit-on. Donc, à surveiller de très près. Et éventuellement à répudier pour être tranquille!
Il n’y a pas si longtemps, en Kabylie, les jeunes mariées n’avaient pas le droit de toucher au sel. Ce sont leurs belles-mères, “aguerries ” par l’expérience culinaire qui se chargeaient de saler la nourriture. Car dit-on, seule une vieille femme est à même de trouver la bonne mesure : ni fade, ni salée. Cela permettait aussi d’éviter aux époux de porter des jugements hâtifs sur leurs épouses.
De plus, il était courant, nous ont affirmé quelques vieilles dames, que de jeunes brus cohabitant dans une maison et se jalousant, se sabotent leurs repas à coups de grosses mottes de sel qu’elles se jetaient en catimini dans les marmites. C’est aussi l’une des raisons qui incitaient les vieilles à interdire aux jeunes brus de toucher au sel. On ne sait pas si c’est pour ces mêmes raisons que les Occidentaux disent que “c’est dans les vieilles marmites que l’on trouve la bonne soupe !”
Le sel a aussi une fonction magique. On dit qu’il est en mesure de venir à bout du mauvais œil et de chasser les esprits malfaisants qui rôdent dans les maisons. Il est courant, nous dit-on, qu’un nourrisson cesse de pleurer dès qu’on a tourné sept fois autour de sa tête une poignée de sel. Et quand il a cessé de pleurer, on se dit que l’effet du mauvais œil qui s’était posé sur lui s’en est allé. Aujourd’hui encore, dans les villes et villages côtiers de notre pays, il est courant que les femmes lavent leurs maison avec de l’eau de mer quand elles soupçonnent que quelque mauvais esprit ou mauvais œil y rôde. On utilise de l’eau de mer parce qu’elle contient du… sel. De nombreux ethnologues et anthropologies expliquent cette importance du sel dans les croyances populaires par le fait que cet élément soit doté d’un certains nombre de caractéristiques naturelles. Il y a d’abord sa blancheur que rien n’altère, pas même le feu ! Le feu qui est si destructeur ne peut rien contre le sel ! C’est la ” preuve “, d’après nos ancêtres, que cet élément-aliment a quelque chose de sacré. Il est symbole de pureté inaltérable mais aussi symbole de la vie. Cette dernière particularité lui a été attribuée parce qu’il permet de conserver la viande pendant longtemps. Cette fonction était très importante à une époque où la réfrigération n’existait pas.
Cette importance du sel n’a pas tout a fait disparu de notre mémoire collective puisque, aujourd’hui encore, lorsqu’une femme est belle ou “mariable”, on dit qu’elle est mliha (en arabe) ou tamlah (en kabyle). Traduction : « elle a reçu la bonne mesure de sel !
N.B
