Une série d’attaques de requins survenues en quelques jours à Sydney et en Nouvelle-Galles du Sud a plongé la région en état d’alerte, entre plages fermées, surveillance renforcée et population inquiète. Dans la culture populaire, les requins sont souvent perçus comme des prédateurs sanguinaires, alors qu’ils constituent en réalité des maillons essentiels de l’équilibre marin, selon les scientifiques et les associations écologistes.
Par Yakout Abina
Sydney et l’État de Nouvelle-Galles du Sud sont en alerte après une succession d’attaques enregistrées en quelques jours, entraînant la fermeture de nombreuses plages et un renforcement de la surveillance du littoral. Dimanche dernier, un garçon de 12 ans a été attaqué par un requin bouledogue alors qu’il nageait avec des amis. L’enfant est décédé quelques jours plus tard des suites de ses blessures. Cette attaque mortelle est la troisième recensée à Sydney depuis septembre.
Dans les quarante-huit heures suivantes, trois autres incidents ont été signalés, dont un surfeur grièvement blessé aux jambes à Manly, en périphérie de Sydney, un autre surfeur légèrement mordu mardi, ainsi qu’un enfant de 11 ans sorti indemne après qu’un requin a mordu sa planche de surf, a indiqué l’organisation de sauveteurs en mer Surf Life Saving New South Wales.
Face à cette recrudescence, les autorités locales ont fermé des dizaines de plages dans la banlieue nord de Sydney et déployé des drones afin de renforcer la surveillance des zones côtières. Les secouristes appellent la population à éviter la mer jusqu’à nouvel ordre.
Selon une base de données recensant les interactions entre humains et requins, plus de 1 280 incidents ont été enregistrés en Australie depuis 1791, dont plus de 250 mortels. Pourtant, les requins demeurent des espèces défendues par les associations de protection de la faune marine ainsi que par des ONG locales et internationales. Parmi les plus connues figurent WWF-Australia, Ailerons, Shark Mission France, également active en Australie, ou encore des initiatives citoyennes comme Stop Finning.
Longtemps cantonnés à l’image de monstres sanguinaires ou de mangeurs d’hommes dans le cinéma, les requins ont été dépeints d’une manière qui alimente la peur du public et contribue à leur réputation de « cauchemar des océans ». Le film Les Dents de la mer (Jaws, 1975) de Steven Spielberg illustre cette vision, le requin y étant présenté comme une menace implacable, créant une peur collective durable. D’autres productions telles que The Meg (2018), Deep Blue Sea (1999), The Shallows (2016) ou 47 Meters Down (2017) reprennent le même schéma : le requin y apparaît comme une créature monstrueuse, imprévisible et meurtrière.
Une forme de lobbying culturel ?
Ces films peuvent être perçus comme une forme de lobbying culturel, entretenant une image négative des requins et renforçant la peur ainsi que la méfiance du grand public. Cette représentation contribue à justifier, dans l’opinion, des pratiques telles que la pêche intensive ou la chasse aux requins. Pourtant, les associations écologistes rappellent que ces animaux sont indispensables, car ils jouent un rôle fondamental dans l’équilibre des écosystèmes marins.
En réalité, les requins n’attaqueraient les humains que lorsqu’ils se sentent menacés ou qu’ils les confondent avec leurs proies habituelles, comme les tortues ou les phoques. Seules 3 % des espèces de requins sont impliquées dans des accidents, lesquels s’élèvent à moins d’une centaine chaque année, dont seulement 5 à 10 mortels. Ce chiffre reste très faible comparé à celui des éléphants, responsables d’environ 300 décès par an, ou des serpents, à l’origine de près de 20 000 morts chaque année.
Si le nombre d’incidents impliquant des requins augmente sensiblement depuis quelques années, cette évolution n’est pas liée à une croissance de leur population côtière, mais plutôt à l’essor des loisirs nautiques. Aujourd’hui, près de 35 millions de personnes pratiqueraient le surf dans le monde. Les attaques les plus récentes ont d’ailleurs eu lieu dans des zones pourtant fermées au public en raison de risques connus.
Chaque année, environ 100 millions de requins sont chassés par l’homme. Ils sont notamment victimes du finning, une pratique consistant à prélever les nageoires sur des individus vivants avant de rejeter leurs corps mutilés à la mer. Les nageoires, utilisées pour des préparations culinaires, ne sont pas la seule raison de cette exploitation : leur chair, leur peau, leurs mâchoires, l’huile de leur foie ou encore leur cartilage sont également utilisés dans divers domaines, allant de la mode à la pharmacologie, en passant par la consommation humaine.
De véritables nettoyeurs des mers
Le déclin de ces prédateurs, souvent situés au sommet des chaînes alimentaires, risque de perturber l’écosystème marin de manière irréversible. En 2003, la surpêche des requins le long des côtes nord-américaines a entraîné la prolifération de leurs proies, notamment les raies. Grandes consommatrices de palourdes, ces dernières ont provoqué l’effondrement des pêcheries de coquillages et le chômage de centaines de pêcheurs.
Les requins sont également considérés comme de véritables nettoyeurs des mers. Ils chassent principalement les animaux les plus faibles, blessés ou malades, contribuant ainsi à limiter la propagation des maladies et à maintenir la bonne santé des écosystèmes marins.
Selon la Liste rouge de l’UICN, l’Union internationale pour la conservation de la nature, près de 30 % des espèces de requins sont aujourd’hui considérées comme menacées. Face à ce constat, 63 espèces sont désormais protégées par la Convention de Washington, parmi lesquelles figurent le requin blanc, le requin-baleine ou encore le requin taupe. Leur capture et leur commerce international sont désormais soumis à des réglementations strictes.
En 2022, un vote historique a permis d’étendre cette protection à deux grandes familles, les carcharhinidés et les sphyrnidés, communément appelés requins-marteaux, soit 54 espèces supplémentaires. Une prise de conscience majeure et une avancée encourageante pour ces animaux, qui doivent être protégés et compris plutôt que redoutés.
Y.A
