Le recueil réapparaît au xive siècle sous la forme d’un manuscrit d’origine syrienne contenant, cette fois-ci sous le titre des Mille et une nuits, un ensemble recomposé de contes.
Par Katia Zakharia
Les Mille et une nuits, du canon imprimé aux sciences de la communication
Le contage traditionnel ne fait plus recette, et il est vrai que l’on pense d’abord aux Nuits aujourd’hui comme à un volumineux ouvrage imprimé. Mais la voix séculaire de Shéhérazade ne s’en impose pas moins par d’autres biais qui ont pris le relais des performances orales animant les veillées : créé en 1960, un feuilleton radiophonique égyptien demeura pendant des décennies « l’émission culte du mois de Ramadan »24, avant d’être relayé, depuis 1990, par un feuilleton télévisé qui ne l’a pas tout à fait supplanté et dont quelques épisodes étaient toujours diffusés en 200425. D’ailleurs plusieurs articles de presse ou forums de discussion sur Internet font l’éloge de ces émissions et rendent grâces au talent des réalisateurs, acteurs et scénaristes, insistant sur leur souhait de voir l’entreprise se poursuivre.
Le feuilleton, qu’il fut radiophonique ou télévisuel, n’était pas fidèle à la lettre du canon imprimé. Une fois encore, l’histoire-cadre a servi de matrice pour le développement d’un nouveau corpus, pris soit dans d’autres traditions narratives, soit dans l’imagination d’un scénariste. En 2005, le réalisateur Adil Makkîn osait même une remarquable mise en abyme, faisant tenir le rôle du roi misogyne à une reine irascible, et le rôle de Shéhérazade à Jalîl, un personnage masculin, réussissant à convaincre la reine de ne pas le faire décapiter le temps qu’il lui raconte l’histoire de deux frères épris d’une même cousine, récit qui allait devenir le ressort du feuilleton.
L’engouement généralisé pour les Mille et une nuits ne trouve cependant aucun écho chez les bien-pensants. Alors même que les Égyptiens manifestaient leur enthousiasme pour les feuilletons que nous venons d’évoquer, une affaire judiciaire défraya la chronique en 1985, et impressionna les esprits, au point qu’elle est encore régulièrement mentionnée par la presse ou les intellectuels.
Sous l’influence probable de mouvements islamistes, un officier cairote de la brigade des mineurs établit un procès-verbal stipulant qu’il y avait sur le marché un ouvrage imprimé par les Éditions égypto-libanaises du Livre, intitulé Les Mille et une nuits, et « contenant de nombreuses expressions contraires aux bonnes mœurs, qui ne peuvent manquer d’influencer la jeunesse et de porter atteinte à la haute moralité ». L’officier soumit ses conclusions à son chef qui ordonna la saisie des exemplaires chez l’éditeur et leur examen en vue d’établir un rapport qui soit présenté aux responsables judiciaires des questions d’édition. Le procureur saisi de l’affaire ordonna la mise sous scellés des copies confisquées, la confiscation du matériel de l’imprimerie, et la comparution immédiate devant le tribunal des mœurs des propriétaire et directeur de la maison d’édition, pour le motif que :
« …l’ouvrage saisi contient des expressions attentant à la bienséance et aux mœurs publiques, sans parler de propos mensongers ourdis contre l’Islam et du fait de montrer les grandes figures musulmanes sous un aspect incompatible avec leur rang. S’ajoute à cela que les copies saisies ne peuvent être rapportées à un texte original et n’ont pas d’auteur identifié, ce qui a autorisé nombre de maisons d’édition à les réimprimer en y ajoutant des expressions licencieuses dans le but d’augmenter la diffusion et la notoriété de l’ouvrage ; cela étant en relation directe avec des incidents étranges advenus récemment27 tels que les enlèvements, les attentats à la pudeur, les viols. Quant à la ligne de défense des accusés, prétendant ignorer tout cela, elle ne plaide en rien en leur faveur. »
Il ne s’agit plus de dénigrer les caractéristiques littéraires de l’ouvrage, comme l’a fait Ibn al-Nadîm, mais d’un acte d’accusation mettant en cause sa dimension morale, même s’il révèle la même méfiance à l’égard des œuvres anonymes. On note également le pouvoir attribué au recueil, rendu responsable, par son existence même, des désordres sociaux contingents à sa saisie. L’accusation s’abstient, évidemment, de toute interrogation sur le caractère ponctuel de la corrélation qu’elle souligne et traite le recueil comme s’il s’agissait d’une nouveauté subversive venant de faire irruption sur le marché, occultant le fait qu’il était régulièrement réimprimé depuis quelque temps déjà.
L’affaire eut un retentissement international et certains intellectuels occidentaux appelèrent à boycotter le monde arabe accusé de vouloir, en falsifiant son patrimoine culturel par le biais de la censure, porter atteinte à une œuvre appartenant au patrimoine de l’humanité.
Face à cette situation absurde, et durant des mois, l’avocat et écrivain Sabrî al-‘Askarî allait se battre pour sauver la création littéraire des griffes de l’obscurantisme déguisé en bienséance. Après moult péripéties et un autodafé, le tribunal prononçait un verdict devant faire jurisprudence en matière d’affaires d’opinion30 ; il « innocentait » les Mille et une nuits et levait la confiscation des exemplaires et du matériel d’imprimerie, au cours d’une séance digne selon l’avocat d’être « conservée au musée de la justice, pour qu’elle soit connue des générations futures »31.
La plaidoirie, fondée sur des données juridiques et littéraires, mit surtout en valeur les points suivants : la Constitution égyptienne stipule que la société a le devoir de protéger le patrimoine (article 12) ; elle prévoit également que l’État garantit la liberté pour la recherche scientifique, la création littéraire, artistique et culturelle (article 49). De plus, dans la tradition égyptienne, aucun ouvrage litigieux n’avait jusque-là fait l’objet d’une réquisition officielle32, encore moins un ouvrage maintes fois édité depuis plus d’un siècle et demi. À ces éléments, l’avocat ajouta astucieusement nombre d’exemples empruntés aux chefs d’œuvre de la littérature classique, dans lesquels les propos lestes ne manquent pas, énumérant notamment une liste de poètes de renom dont personne n’a jamais pensé censurer les vers. L’opinion se partagea, et demeure partagée, entre partisans et adversaires de Shéhérazade. L’avocat fut accusé des pires turpitudes, dénigré par ses anciens amis, critiqué par la presse, etc. Les accusateurs de Shéhérazade firent appel à deux reprises avant d’être définitivement déboutés.
Le caractère choquant de l’affaire ne doit pas occulter le fait que, depuis le xviiie siècle, le ton libertin du texte des Nuits a régulièrement posé problème. Galland déjà avait expurgé les contes avant de les livrer à ses lecteurs. Quoique la méthode fut plus douce et qu’elle eut lieu en d’autres temps, on rappellera ici la formule de Borgès évoquant la « scandaleuse décence » de la traduction Galland.
Si le procès du Caire fit beaucoup de bruit, il ne parvint pas à renvoyer les Mille et une nuits à leur existence souterraine. Et c’est comme naturellement, si l’on peut dire, qu’elles allaient se faire une place sur la toile. Pour comprendre ce phénomène, il convient d’abord de présenter la bibliothèque virtuelle www.alwaraq.net, site qui sera pris en exemple en raison de ses particularités.
Shéhérazade et la mondialisation informatique
En 2000, Muhammad al-Suwaidi, secrétaire général du Conseil pour la Culture de l’Émirat d’Abû Dhabî, s’engageait dans une opération de mécénat d’envergure, décidant de financer une gigantesque bibliothèque en ligne, aujourd’hui domiciliée à l’adresse électronique www.alwaraq.net.
La bibliothèque avait pour objectif de rendre accessibles les principales sources de la culture arabo-musulmane classique, dans tous les domaines du savoir reconnus à l’époque (prose littéraire, historiographie, philosophie, lexicographie, généalogie, oniromancie, mystique, géographie, poésie, rhétorique, sciences religieuses, etc.) en vue de « la diffusion du patrimoine arabo-musulman au moyen de l’informatique » pour « répondre aux défis civilisationnels » par « la relecture de notre héritage culturel et intellectuel, en le dépoussiérant […], armés des moyens les plus modernes de l’informatique […], pour permettre aux chercheurs, aux étudiants, aux lettrés et à tous ceux que cela concerne d’accéder à un ensemble de sources patrimoniales arabes parmi les plus importantes ».33
K.Z (à suivre…)
