Rêve de rivages lointains / Entre liberté d’hier et carcan d’aujourd’hui

 

 

  Le sauvetage tout récent de 110 migrants au large de Nouakchott rappelle une réalité devenue familière : des milliers de femmes et d’hommes continuent de risquer leur vie pour franchir des frontières. Derrière ce fait divers maritime se cache une question plus vaste : pourquoi voyager semble-t-il aujourd’hui plus difficile alors que les moyens de transport n’ont jamais été aussi rapides et performants ? Entre liberté de circulation d’hier et contrôles de plus en plus stricts d’aujourd’hui, le voyage raconte aussi l’histoire de notre rapport à la liberté.

 

Par Chaïmaa Sadou

 

La dépêche est brève. Les garde-côtes mauritaniens ont secouru 110 migrants africains dont l’embarcation était tombée en panne au large de Nouakchott, dans des conditions météorologiques difficiles. L’opération de sauvetage a duré près de huit heures. Ces migrants, partis de Banjul, en Gambie, ont été pris en charge selon les procédures humanitaires en vigueur. Quelques semaines auparavant, les autorités mauritaniennes annonçaient avoir démantelé 88 réseaux de passeurs impliqués dans le trafic de migrants vers l’Europe. Cette actualité, qui ressemble à tant d’autres, constitue pourtant une porte d’entrée vers une réflexion plus large : celle de la place du voyage dans l’histoire humaine.

 

Depuis les origines, l’être humain est un voyageur. Les premiers groupes humains ont quitté l’Afrique il y a des dizaines de milliers d’années pour peupler l’ensemble de la planète. Ils ne disposaient ni de cartes modernes, ni de moyens de transport sophistiqués. Ils avançaient guidés par la recherche d’eau, de nourriture, de sécurité ou simplement par la curiosité. Le déplacement n’était pas une exception : il était une condition de l’existence.

 

Du temps d’ Ibn Battuta

 

Pendant des siècles, les routes commerciales, religieuses et culturelles ont relié les peuples. Les caravanes traversaient le Sahara, les marchands sillonnaient les mers et les pèlerins parcouraient des milliers de kilomètres. Le grand voyageur Ibn Battuta en demeure l’un des symboles les plus célèbres. Parti de chez lui (du Maghreb) en 1325 pour accomplir le pèlerinage à La Mecque, il poursuivit sa route durant près de trente ans. Il parcourut l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Asie centrale, l’Inde, la Chine et une partie de l’Afrique orientale. Son périple, exceptionnel par son ampleur, illustre une époque où les frontières administratives modernes n’existaient pas encore.

 

Dans les sociétés maghrébines également, le voyage faisait partie du quotidien. Jusqu’au début du XXe siècle, de nombreux pèlerins se rendaient à La Mecque à pied, à cheval ou à dos de chameau. Le trajet durait parfois plusieurs mois. Les difficultés étaient nombreuses : la chaleur, les maladies, les tempêtes de sable ou les attaques de brigands. Pourtant, les obstacles administratifs restaient limités. Les notions de visa, de contrôle biométrique ou de quotas migratoires étaient encore inconnues. L’être humain était-il libre autrefois ? La réponse mérite nuance, mais sur le plan de la circulation, aucune administration ne lui barrait la route.Cela ne signifie pas que le monde ancien était un espace totalement libre. Les empires imposaient parfois des taxes, certaines régions étaient dangereuses et les guerres pouvaient fermer des routes. Toutefois, la circulation des personnes semblait souvent moins encadrée par la bureaucratie que dans le monde contemporain.

 

Le contraste avec notre époque est frappant. Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de moyens pour se déplacer. L’avion relie des continents en quelques heures. Les trains à grande vitesse réduisent les distances. Les navires transportent des millions de voyageurs chaque année. Les technologies numériques permettent d’organiser un voyage à l’autre bout du monde en quelques minutes.

 

Pourtant, cette facilité technique s’accompagne d’un renforcement constant des contrôles. Passeports, visas, autorisations électroniques, contrôles de sécurité, justificatifs financiers, assurances, exigences sanitaires ou vaccinales : voyager est devenu un parcours administratif complexe pour une grande partie de la population mondiale. La liberté de circulation dépend souvent du pays de naissance. Un passeport ouvre certaines portes tandis qu’un autre les laisse fermées.

 

La contradiction ou l’hypocrisie de notre  époque

 

Cette réalité alimente une contradiction majeure de notre temps. Les sociétés modernes célèbrent l’ouverture, la mondialisation et les échanges internationaux. Dans le même temps, elles multiplient les barrières destinées à contrôler les mouvements humains. Les marchandises, les capitaux et les informations traversent les frontières avec une rapidité inédite, alors que les personnes rencontrent souvent davantage d’obstacles.

 

C’est dans cette contradiction que s’inscrit le phénomène migratoire contemporain. Beaucoup de migrants ne quittent pas leur pays par simple goût de l’aventure. Ils cherchent un emploi, la sécurité, des études ou de meilleures perspectives de vie. D’autres fuient les conflits, les catastrophes ou la pauvreté. Lorsque les voies légales paraissent inaccessibles, certains se tournent vers les réseaux clandestins. Les passeurs prospèrent précisément là où les possibilités de déplacement se réduisent. Les autorités mauritaniennes ont ainsi annoncé avoir démantelé 88 réseaux de trafic de migrants le 2 mai dernier, preuve que ce phénomène est devenu une activité transnationale organisée.

 

Mais derrière les chiffres se trouvent des destins individuels. Chaque embarcation interceptée transporte des histoires, des espoirs et parfois des désillusions. Les routes migratoires vers les îles Canaries comptent parmi les plus dangereuses au monde. Les naufrages y sont fréquents et les disparitions nombreuses.

 

Le désir « d’aller voir ailleurs »

 

La question posée par ces drames dépasse le seul cadre de la migration. Elle touche à une dimension profonde de la nature humaine : le désir d’aller voir ailleurs. Les anthropologues, les historiens et les écrivains ont souvent souligné cette inclination. Découvrir de nouveaux horizons, rencontrer d’autres peuples, changer de vie ou simplement satisfaire sa curiosité sont des moteurs anciens de l’aventure humaine.

 

La littérature en témoigne, de L’Odyssée d’Homère au Tour du monde en 80 jours de Jules Verne, jusqu’à Sur la route de Kerouac.Les récits qui ont marqué les générations sont souvent des histoires de départs, de traversées et de découvertes. Les héros quittent leur foyer pour explorer le monde ou se découvrir eux-mêmes. Le voyage n’est pas seulement un déplacement géographique ; il devient une quête intérieure. Cette permanence dans les œuvres littéraires montre que l’envie de partir appartient à quelque chose de profondément humain.

 

La mondialisation a certes rapproché les continents. Mais elle a aussi créé une hiérarchie de la mobilité. Certains voyageurs franchissent les frontières avec facilité tandis que d’autres se heurtent à des procédures longues et parfois insurmontables. Le droit de voyager apparaît alors comme une liberté inégalement partagée.

 

Le sauvetage des 110 migrants au large de Nouakchott rappelle finalement une évidence : l’être humain continue de se déplacer malgré les risques, les interdictions et les obstacles. Les technologies ont transformé les moyens du voyage, mais elles n’ont pas supprimé le désir de partir. Ce désir traverse les siècles, des caravanes d’Ibn Battuta aux embarcations de fortune qui tentent aujourd’hui de rejoindre d’autres rivages.

 

L’histoire montre que le voyage accompagne l’humanité depuis ses origines. L’homme a progressé technologiquement, mais humainement il s’est emprisonné dans des lois inhumaines qui l’empêchent de bouger. Entre nécessité de réguler les flux et aspiration légitime à la mobilité, le débat reste ouvert. Une chose demeure certaine : certains individus ne trouvent pas leur place là où ils vivent et cherchent ailleurs l’espoir d’une vie meilleure. Quand cet élan est ignoré, ils optent pour des chemins périlleux pour y arriver. Et ajoutent leur fin de vie tragique aux drames maritimes tels que nous les connaissons aujourd’hui.

 

C.S

 

 

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