Animosité / La guerre centenaire de l’Occident contre la Russie (1re partie)

 

 

  La confrontation actuelle entre l’OTAN et la Russie n’est que le dernier chapitre d’une campagne centenaire menée par l’Occident pour affaiblir, isoler et contenir la Russie.

En réaction à la proposition de paix en 28 points de Donald Trump pour l’Ukraine, l’establishment transatlantique pro-guerre a une fois de plus succombé à un grave épisode de «syndrome de réticence à la paix» : il a spontanément dénoncé ce qui, à ce stade, constitue le meilleur accord possible pour l’Ukraine, le qualifiant de «capitulation» tout en redoublant d’efforts pour imposer des exigences irréalistes (comme la possibilité d’une adhésion à l’OTAN), que la Russie, qui est en passe de remporter la guerre sur le terrain, rejettera à coup sûr – et qui visent en réalité non pas à mettre fin à la guerre, mais à la prolonger.

 

Par Thomas Fázi

 

 

L’objectif est clairement de faire échouer tout accord susceptible de mettre fin au bain de sang en Ukraine. C’est un scénario familier, que nous avons déjà vu se produire à maintes reprises lors des précédentes tentatives de négociation entre les États-Unis et la Russie. Reste à savoir si les choses se dérouleront différemment cette fois, ou si le parti pro-guerre l’emportera encore.

On s’interroge désormais sur une éventuelle fracture au sein de l’establishment transatlantique : Trump tente-t-il réellement de défier la faction pro-guerre, chez lui comme en Europe, au moins sur la question ukrainienne, ou s’agit-il simplement du numéro du bon et du mauvais flic, destiné à faire porter à l’Europe la responsabilité de prolonger la guerre ?

Cependant, je ne m’attarderai pas ici sur cette dynamique déjà analysée. Je souhaite souligner aujourd’hui que si un cessez-le-feu devait être finalement conclu en Ukraine, il ne s’agirait au mieux que d’un accord très fragile, dans lequel la Russie et l’Occident, États-Unis compris, seraient coincés dans une impasse hostile et militarisée, type guerre froide, avec le risque d’une reprise du conflit à tout moment.

Et cela ne tient pas qu’aux puissants intérêts qui ont tout à gagner d’un affrontement permanent avec la Russie – le complexe militaro-industriel et l’establishment de la défense, qui s’en servent pour justifier des budgets militaires en constante augmentation, aux dirigeants européens de moins en moins légitimes, qui ont besoin du spectre d’une «menace russe» imminente pour rationaliser leurs attaques incessantes contre les normes démocratiques et leur gouvernance de plus en plus autoritaire.

 

La confrontation actuelle est le dernier chapitre d’une campagne de cent ans

 

Cela tient surtout à la vision fondamentalement suprémaciste de leur rôle dans le monde, qui pousse les dirigeants occidentaux, Trump inclus, à tout mettre en œuvre pour préserver la domination occidentale. À cet égard, la Russie reste un défi central. En tant qu’allié pivot de la Chine et de l’Iran, elle s’inscrit dans l’architecture du nouvel ordre multipolaire qui menace l’hégémonie américaine (et occidentale). Pour l’establishment occidental, Moscou ne constitue pas seulement un acteur régional, mais le maillon essentiel d’un réalignement stratégique plus large.

Cependant, et c’est sur cet aspect que je souhaite me concentrer, une spécificité propre à la Russie irrite particulièrement les élites occidentales. La confrontation actuelle entre l’OTAN et la Russie n’est que le dernier chapitre d’une campagne occidentale centenaire destinée à affaiblir, isoler et contenir la Russie. Cet antagonisme est bien antérieur à l’URSS et s’enracine dans des motivations à la fois géopolitiques et civilisationnelles : les puissances occidentales ont toujours considéré la Russie comme trop grande, trop indépendante et trop différente sur le plan culturel pour s’intégrer à un ordre dominé par l’Occident.

Cette hostilité remonte aux premières invasions européennes de la Russie, en passant par les tentatives occidentales de faire échouer la révolution de 1917, jusqu’au soutien apporté à l’Allemagne nazie entre les deux guerres, en tant que rempart antisoviétique. Même l’alliance de l’Occident avec l’URSS après 1945 n’était qu’une manœuvre temporaire et stratégique, vite remplacée par la guerre froide, marquée par la planification d’une guerre nucléaire, la réhabilitation des structures nazies en Allemagne de l’Ouest et au sein de l’OTAN, ainsi qu’une offensive culturelle et idéologique massive pour assurer la domination américaine en Europe.

 

Cette politique s’est poursuivie même après la fin de la guerre froide, Washington poursuivant une stratégie unipolaire cherchant à empêcher l’émergence d’une puissance eurasienne rivale. Cette politique a compris l’élargissement de l’OTAN, le soutien aux «révolutions de couleur» dans l’ex-URSS, la politique de «choc» économique, le bombardement de la Yougoslavie en 1999, et enfin l’ingérence en Ukraine qui a mené au coup d’État soutenu par l’Occident en 2014, puis à la guerre de 2022.

Selon moi, l’hostilité de l’Occident ne se limite pas à des considérations géopolitiques, mais est également d’ordre psychologique et civilisationnel. La résistance historique de la Russie à l’impérialisme occidental, en particulier durant l’ère soviétique, a engendré une «inimitié héréditaire» profondément ancrée au sein des élites occidentales, qui cherchent à punir la Russie pour avoir contrecarré la suprématie mondiale occidentale. Le conflit actuel peut donc être perçu comme l’ultime chapitre d’un projet occidental de longue date, visant à entraver l’émergence d’un pôle eurasien souverain. Un projet qui, à moins d’un «changement de régime» en Occident, risque de se poursuivre, qu’un cessez-le-feu soit conclu ou non en Ukraine.

 

Introduction

 

Les détracteurs du discours dominant sur l’Ukraine soulignent que le conflit n’a pas commencé en 2022. Comme je l’ai moi-même fait valoir à plusieurs reprises, les racines du conflit remontent à la stratégie occidentale de déstabilisation menée depuis des décennies le long des frontières de la Russie – de l’expansion incessante de l’OTAN vers l’est aux tentatives des États-Unis d’atteindre la domination nucléaire (en déployant des systèmes de défense antimissile destinés à renforcer leur capacité de première frappe), en passant par l’orchestration de «révolutions de couleur» dans les États post-soviétiques, et l’ingérence occidentale massive en Ukraine même. Ces manœuvres ont culminé en 2014 avec le coup d’État soutenu par l’Occident à Kiev, qui a déclenché une guerre civile et mis l’Ukraine sur la voie d’une intégration de facto dans l’OTAN. Ces événements ne sont pas des faits isolés, mais les phases successives d’une offensive géopolitique menée par l’Occident contre la Russie – une guerre silencieuse à travers l’Europe, largement ignorée par la plupart des Européens.

Mais les origines de cette guerre sont bien plus anciennes. À bien des égards, le conflit par procuration entre l’OTAN et la Russie en Ukraine – qui comporte un risque très réel d’escalade vers une confrontation directe – en est la phase finale, ou plutôt l’aboutissement logique d’une guerre que l’Occident mène contre la Russie sous diverses formes depuis plus d’un siècle.

Premières invasions du milieu du XIXe siècle à la Première Guerre mondiale

Cette guerre a véritablement commencé en 1917, avec la révolution bolchevique. Mais l’antagonisme occidental envers la Russie est bien antérieur à cet événement historique. Dès le XVIIIe siècle, les puissances européennes considéraient la montée en puissance de la Russie tsariste comme une double menace : géopolitique, en raison de sa taille immense, de son poids démographique et de son influence en Europe et en Asie, et civilisationnelle, car elle représentait un modèle alternatif – autocratique, orthodoxe, non libéral – résistant à l’ordre commercial, parlementaire et maritime de l’Europe occidentale. Le rôle de la Russie dans la Sainte-Alliance, qui cherchait à défendre la légitimité monarchique après les guerres napoléoniennes, n’a fait que renforcer les soupçons occidentaux. Ce discours euro-orientaliste – voire ouvertement russophobe – était déjà profondément ancré. Comme le fait remarquer le journaliste suisse Guy Mettan dans son livre «Creating Russophobia : From the Great Religious Schism to Anti-Putin Hysteria», il s’agissait là de la manifestation d’un «ostracisme millénaire» remontant à l’époque de Charlemagne.

En bref, la Russie était considérée comme le grand «Autre» de l’Europe – trop puissante pour être ignorée, trop différente pour être intégrée et trop vaste pour être facilement conquise. Un consensus s’est donc dégagé parmi les puissances européennes sur la nécessité, à tout le moins, de la contenir et de l’affaiblir. Comme l’a dit Franz von Kuhn, ministre autrichien de la Guerre, en 1870 :

«Nous devons affaiblir ce géant et le confiner en Asie, sinon la terre sera tôt ou tard divisée entre deux puissances, les Nord-Américains et les Russes».

S’en sont ensuivies plusieurs invasions ou guerres de coalition européennes, toutes visant, de différentes manières, à discipliner ou contenir la montée en puissance de la Russie : l’invasion française de Napoléon en 1812, l’invasion britannique et française de la Russie en 1853-1856 (la guerre de Crimée), et la déclaration de guerre de l’Allemagne à la Russie en 1914, pendant la Première Guerre mondiale.

 

Chaque conflit illustrait une nouvelle itération de cette même crainte que la Russie, en raison de sa taille, de sa géographie et de son indépendance, puisse unifier le continent eurasien sous son influence, sapant ainsi la domination maritime et capitaliste occidentale (et plus particulièrement britannique). Au-delà des époques, des idéologies et des acteurs impliqués, le fil rouge de ces invasions est resté inchangé : empêcher la Russie de devenir une puissance eurasienne dominante capable de redéfinir l’équilibre européen et de remettre en cause l’hégémonie occidentale.

 

T.F (à suivre)

 

 

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