Croyances populaires / Constructions, sacrifices et souvenirs…oubliés

 

 

 

  Dans nos compagnes, la construction d’une maison n’est jamais entamée sans le recours à un sacrifice. Selon ses moyens, le constructeur immole une poule, un agneau ou un veau. Le plus important est que du sang coule à l’endroit où seront posées les fondations de l’édifice. Une fois, la construction achevée, elle ne peut être occupée qu’après un second sacrifice. Pourquoi ce rituel ? Quelle est sa signification ? Et à quoi servira-t-il ?

 

 

Par Nasser Mouzaoui

 

 

Sid-Ali a obtenu, il y a deux ans un logement à Draria dans le cadre de l’AADL et il nous a avoué qu’avant de l’occuper, il a égorgé un coq au beau milieu du couloir. Pourquoi ? « Je ne suis pas superstitieux, mais j’ai été obligé de recourir à ce sacrifice parce que mon entourage n’arrêtait pas de m’y contraindre et de me mettre en garde contre une négligence que je pourrais chèrement payer. On me disait que si je ne faisais pas couler du sang dans cette nouvelle maison, je risquais de me retrouver en train de la partager avec d’autres occupants que j’aurais bien du mal à déloger: les Djnoun ! Ma mère a juré de ne pas me rendre visite si je ne me pliais  pas à cette exigence ancestrale ». D’où vient cette pratique ? Sid-Ali a posé cette question à sa mère et elle s’est avérée incapable de lui répondre. Elle lui a seulement fait part des « problèmes » que peuvent connaître ceux qui n’accomplissent pas ce rite.

C’est ainsi qu’elle lui a appris qu’autrefois,  un couple avait du  mal à avoir des enfants. Ceux-ci naissaient sains et en bonne santé mais mourraient au bout d’une semaine. Après avoir perdu quatre enfants de cette manière, le père a consulté un taleb qui n’a eu aucune peine à diagnostiquer l’origine du mal. Dès qu’il a vu le malheureux bonhomme, il lui a lancé que sa maison était hantée par un mal qui le ferait souffrir toute sa vie s’il ne le combattait pas. Comme le bonhomme ne comprenait pas à quoi le taleb faisait allusion,  il lui a demandé s’il avait fait couler du sang dans la demeure qu’il habitait et il lui a répondu par la négative. « Il faut que beaucoup de sang coule dans ta maison. Tu dois y égorger sept coqs. »

L’homme obéit et moins d’une année plus tard, sa femme mit au monde deux jumeaux qui n’avaient pas subi le même sort que leurs prédécesseurs. Certains avaient entendu des ricanements provenant du plafond, des voix sortant des murs et des bruits de pas, ponctués parfois par des applaudissements.

D’autres, se réveillent, le matin, et découvrent que toutes les provisions achetées la veille ont été mangées, infestées par des vers ou moisis.

Dans certains cas, il est question de personnes qui voient des images de créatures inconnues se mouvant sur les murs de leurs maisons. Toutefois, les cas les plus répandus sont ceux où des meubles changent de place ou des ustensiles et autres objets se brisent après être tombés des endroits où ils étaient posés ou accrochés. Et bien sûr, selon les récits qui ont cours dans nos campagnes, tous ces phénomènes cessent dès qu’on a recours à des rites de sang.

 

Qu’en est-il de l’authenticité de ces histoires ?

 

Tout d’abord, lorsqu’on se rappelle toutes les histoires qui se racontent dans notre pays au sujet des « Djnouns », on constate qu’il n’est dit nulle part que ceux-ci affectionnent le sang ou qu’ils ont peur de lui. D’où vient alors cette idée selon laquelle, pour les éloigner, il suffit de faire couler du sang aux endroits où ils pourraient se trouver ?

Toutes les sociétés humaines ont pratiqué le sacrifice. On sait généralement que cette pratique avait pour but de s’attirer les faveurs des « divinités » ou des éléments naturels ou apaiser leur éventuelle colère. On connaît beaucoup moins le sacrifice de construction qui était pourtant très répandu également. Tous les peuples de la Terre l’ont pratiqué : les Grecs, les Berbères, les Chaldéens, les Phéniciens, les Perses, les Romains, Les Hittites, les Indiens (de l’Inde).  A l’origine, ce n’étaient pas des animaux qu’on sacrifiait mais des… humains. D’ailleurs, pour ne citer qu’un exemple très connu dans l’Antiquité, Rome, d’après la légende,  a été construite à l’endroit où Romulus a versé le sang de son frère Rémus. Beaucoup d’historiens ont évoqué une rivalité entre les deux frères jumeaux mais rares ont été ceux qui avaient fait allusion à l’éventualité que cette mort puisse avoir un lien avec un sacrifice. Il ne fallait surtout pas que la mémoire de la grande Rome de l’Antiquité puisse être salie par des comportements barbares. Les Barbares ce sont les « autres ».

Cette idée du sacrifice est antérieure à Rome, à l’Egypte et à Babylone, les plus anciennes civilisations de l’humanité. L’ethnologue roumain Mircéa Eliade, qui est également un grand spécialiste des religions et des croyances d’avant les trois religions monothéistes a expliqué dans un de ses livres les plus célèbres, Le sacré et le profane, qu’au tout début de l’humanité, les premières sociétés humaines avaient créé un mythe dont l’ossature était à peu près la même au sujet de la genèse du monde. Il est dit  qu’à l’origine il y avait une seule créature vivante. Elle était si gigantesque qu’elle occupait l’espace de l’univers actuel. Puis est apparue une force à qui cette hégémonie et cette unicité ne plaisaient pas. Elle a alors tué cette créature dont le sang, les membres et les entrailles se sont éparpillés dans le cosmos donnant ainsi naissance à l’univers tel que les hommes le connaissent aujourd’hui : les planètes, les étoiles, les forêts, les mers, les montagnes… C’est ce mythe que les hommes imitent lorsqu’ils construisent une maison. La maison qui est perçue comme un univers mais à une échelle beaucoup plus réduite.

Le sacrifice qui précède la construction d’une bâtisse renvoie donc à un souvenir datant de l’aube de l’humanité et qui n’a rien à voir avec les Djnouns… Il est courant, dans les sociétés marquées par l’oralité comme la nôtre, de recourir à des explications « plausibles » et  « vraisemblables » chaque fois que nos comportements sont dictés par des souvenirs dont on ne se …souvient pas ! Des souvenirs que les philosophes antiques appellent aussi réminiscences.

 

 

N.M

 

 

 

admin

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Next Post

Soirées du Ramadhan / Le châabi incontournable à Béjaia

mer Avr 12 , 2023
        La musique et le chant Châabi ont dominé à Bejaia l’animation du mois de Ramadhan, occupant copieusement autant les espaces restreints que les places publics.     Partout, en effet, loin des grandes démonstrations artistiques dédiées aux foules, l’occasion cette fois-ci a privilégié les réunions populaires […]

ENTRE NOUS

Quotidien national d’information

Edité par EURL Rocher du Faucon

Directeur de Publication: Nasser MOUZAOUI

Adresse: Maison de la presse, 1, rue Bachir Attar, Place du 1er Mai, Alger-Algérie.

E.MAIL: entrenousdz2020@gmail.com