Le ministre de l’Agriculture, Yacine El-Mahdi Oualid, a réuni lundi à Alger l’ensemble des acteurs de la filière pomme de terre. L’objectif de cette rencontre nationale était clair : stabiliser un marché souvent instable en révisant le système de régulation, en développant la production locale de semences et en structurant l’exportation pour assurer un avenir serein aux producteurs algériens.
Par Chaimaa Sadou
L’ensemble des acteurs de la filière était présent. Les producteurs venus des différentes wilayas, les représentants de la Chambre nationale d’agriculture, les directeurs des organismes de régulation et les cadres du secteur. Pendant une journée, lundi 17 février 2026 à Alger, la pomme de terre a été au centre de toutes les attentions. Le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et de la Pêche, Yacine El-Mahdi Oualid, a présidé une rencontre nationale majeure pour faire le point sur cette filière stratégique et tracer ses perspectives d’avenir.
La pomme de terre est au cœur des enjeux de souveraineté alimentaire en Algérie. Présente quotidiennement sur les tables algériennes, la pomme de terre est bien plus qu’un simple légume. Pour comprendre pleinement son importance, il faut remonter loin dans l’histoire, sur les hauts plateaux andins.
Des Andes à nos assiettes : l’épopée d’un tubercule
L’histoire de la pomme de terre commence il y a plus de 8 000 ans au Pérou. Les civilisations pré-incas, puis les Incas, ont domestiqué cette plante dans la région du lac Titicaca, sur l’Altiplano andin. Ils cultivaient des centaines de variétés et avaient développé des techniques de conservation ingénieuses, comme le « chuño »pour affronter les rigueurs du climat et les périodes de disette.
Ce sont les conquistadors espagnols qui, au 16ème siècle, ramènent la “papa” en Europe. D’abord considérée comme une curiosité botanique ou une plante ornementale, elle mettra près de deux siècles à s’imposer. En France, elle a longtemps été accusée de donner la lèpre ou la peste, car sa nature souterraine l’associait, dans les mentalités de l’époque, au diable.
Il faudra toute la ruse et la détermination d’un certain Antoine-Augustin Parmentier pour convaincre Louis XVI et le peuple de ses vertus nutritives. Légende ou réalité, on raconte que le roi lui-même porta une fleur de pomme de terre à sa boutonnière pour lever les derniers préjugés.
Longtemps considéré comme un “pain du pauvre”, il s’est imposé comme un aliment essentiel. Il figure parmi les principaux aliments consommés dans le monde, aux côtés du riz et du blé. Riche en glucides, en vitamines C et B6, et en potassium, il a permis de nourrir des populations entières et de faire reculer les famines en Europe.
Si la Chine, l’Inde et la Russie sont aujourd’hui les plus gros producteurs mondiaux, la pomme de terre reste un aliment de base dans une multitude de pays. Elle est indissociable de la culture irlandaise (où sa monoculture a malheureusement causé la Grande Famine au 19ème siècle), mais elle est aussi fondamentale en Allemagne, en Pologne, en Belgique, aux Pays-Bas, et bien sûr en Afrique du Nord. Plus d’un milliard de personnes dans le monde en consomme régulièrement.
4 000 variétés dans le monde, qu’en est-il en Algérie ?
La diversité génétique de la pomme de terre est stupéfiante. On estime qu’il existe entre 4 000 et 5 000 variétés de pommes de terre à travers le monde. Cette richesse, héritée de la sélection naturelle et du travail des agriculteurs andins, permet à la culture de s’adapter à des climats et des sols extrêmement variés.
Dans les Andes, on trouve encore aujourd’hui plus de 400 variétés indigènes, de toutes les couleurs, formes et tailles. En Europe et dans le reste du monde, la sélection s’est concentrée sur un nombre plus restreint de variétés, adaptées aux besoins des marchés et des consommateurs. On les classe généralement en deux grandes catégories : les pommes de terre à chair ferme, idéales pour la cuisson à l’eau ou en salade (comme la Charlotte ou l’Amandine), et les pommes de terre à chair farineuse, parfaites pour la purée, les frites ou les soupes (comme la Bintje ou l’Agata).
Et chez nous ? En Algérie, le paysage variétal est dominé par une dizaine de variétés, choisies pour leur rendement et leur adaptation au climat méditerranéen. Les agriculteurs algériens cultivent principalement des variétés comme la Spunta, très appréciée pour son gros calibre et sa chair ferme, la Désirée, reconnaissable à sa peau rouge et sa bonne tenue à la cuisson, la Kondor, autre variété à peau rouge, ou encore l’Agata, une variété précoce à chair jaune pâle, ainsi que la Monalisa et la Bartina. Cependant, une grande partie des semences de ces variétés est encore importée, ce qui représente un coût et une dépendance pour les agriculteurs.
L’ambitieuse stratégie algérienne pour l’autonomie
C’est précisément sur ce point que les annonces du ministre Oualid prennent tout leur sens. Lors de la rencontre de lundi, l’accent a été mis sur la nécessité impérieuse de produire les semences localement. “Le ministère est en train de revoir la pyramide de production des semences, en associant le secteur privé”, indique le communiqué du ministère [dépêche APS]. L’objectif est clair : réduire les coûts de production, garantir la qualité et, in fine, renforcer la compétitivité du produit algérien sur les marchés étrangers.
Cette stratégie s’articule autour de plusieurs piliers. Le premier est la révision du système de régulation actuel pour mieux gérer les excédents de production. L’objectif est d’éviter que les excédents de production ne se traduisent par des pertes pour les agriculteurs. Les organismes publics interviendront pour absorber les surplus [dépêche APS].
Le deuxième pilier est le développement de l’industrie de transformation. L’Agence algérienne de promotion de l’investissement (AAPI) va affecter des zones industrielles dédiées à la transformation des produits agricoles, dont la pomme de terre. L’idée est de créer de la valeur ajoutée en produisant des frites surgelées, des flocons de purée, des chips ou de la fécule, plutôt que de vendre uniquement le produit brut [dépêche APS].
Enfin, l’encouragement à l’exportation et à la création de coopératives d’agriculteurs vise à structurer la profession. En se regroupant, les producteurs pourront mutualiser leurs moyens, négocier de meilleurs prix et avoir plus de poids sur les marchés internationaux. Parallèlement, le ministère s’engage à faciliter l’accès aux engrais et à résoudre les problèmes de financement et d’assurance.
Ce chantier illustre la volonté de l’État d’insuffler une nouvelle dynamique à l’agriculture algérienne. En misant sur la production locale de semences, la transformation industrielle et une régulation plus efficace, les pouvoirs publics posent les jalons d’une souveraineté alimentaire durable. L’objectif : protéger le revenu des agriculteurs tout en garantissant aux consommateurs un produit de qualité et accessible. Si ce pari est tenu, l’Algérie pourrait bien s’imposer comme un acteur agricole régional majeur dans les années à venir.
C.S
